2 déc. 2012

Dieu m'a donné la voix : mon curé chez l'orthophoniste !

Un prêtre ou un rabbin qui bégaie, cela ressemble au début d'une histoire drôle.

Et vous avez sans doute en tête l'image de Rowan Atkinson (Mister Bean) bafouillant irrésistiblement lors de sa célébration d'un des 4 mariages (et un enterrement).

Dans un article récent, « Religion news » est allé à la rencontre de prêtres, pasteurs ou rabbins qui doivent « porter la bonne parole même si celle-ci ne sort pas toujours parfaitement ». 

En tant que personne qui bégaie, je comprends parfaitement ce que cela peut représenter.

A un mariage où j'étais témoin du marié, celui-ci m'a demandé de venir sur l'autel pour lire un texte devant l'assemblée...
J'avais à l'époque un autre rapport avec le bégaiement et quand je me suis retrouvé au pupitre devant une assistance attendant (évidemment) religieusement, dans un silence (évidemment) de cathédrale, que je prenne la parole... Comment dire... Vous voyez la scène d'ouverture du « Discours d'un roi », lorsque Colin Firth s'apprête à prononcer son discours devant un stade plein à craquer ? Ben voilà.

L'une des grosses sources de stress de l'expérience que je viens de décrire, c'est que je devais lire un texte et que donc, JE NE POUVAIS EVITER AUCUN MOT. C'est ce qui rend l'exercice particulièrement difficile. Ainsi, le révérend Tom Sherrod avoue dans l'article qu'il détestait « déclarer » un couple « mari et femme ». En tant que bègue, Sherrod avait toujours des problèmes avec le son explosif « c », et le « c » dans « déclare » était particulièrement dur. Les sons “P” n'étaient pas faciles non plus pour lui et la Bible en est remplie. “Si j'essayais de lire, je bloquais sur les mots”, se souvient celui qui est à présent chapelain dans un Hôpital de Caroline du Nord. “Alors, j'essayais d'éviter certaines Ecritures.” 

A présent, après une thérapie orthophonique intensive, Sherrod lit en public à voix haute n'importe quelle extrait de la liturgie.

Mais avant d'apprendre à contrôler son bégaiement, la vie – comme c'est le cas pour de nombreux bègues – était un exercice épuisant d'évitement de mots difficiles et de lutte avec certains autres. Nombreuses sont les personnes qui bégaient à avoir renoncer à un métier du fait de leur bégaiement. Pourtant, malgré leur « handicap », ces religieux ont décidé de vivre leur vocation et ils nous délivrent un message essentiel, qui peut aider toute personne qui bégaie à poursuivre son rêve. 

Ils ont décidé d'affronter leurs peurs, ont accepté que le bégaiement puisse encore surgir et en ont même fait une force, une expérience utile. 

La question délicate du bégaiement chez les religieux ne date d'ailleurs pas d'hier. Bien que la Bible ne dise pas expressément que Moïse bégaye, c'est ainsi qu'a été interprété le verset suivant lorsque Dieu lui demande d'être son porte-parole : «Mais Seigneur, dit Moïse, je ne suis pas éloquent… Ma langue et ma paroles sont lentes. » Pour Mark Glickman, rabbin à Washington, c'est justement remarquable de voir que Dieu a insisté pour que Moïse parle malgré sa « langue lente ». Et si le conseil d'affronter ses peurs et de ne pas rechercher la perfection étaient le 11ème et le 12ème commandements ? :-) 

Glickman n'hésite pas à l'interpréter ainsi : “Ce ne sera peut-être pas parfait et lisse, mais j'ai besoin que tu parles”. Et Dieu a demandé à Moïse de parler plus de 70 fois ! Dieu étant à l'origine de tout, pas étonnant qu'il ait été le premier praticien à utiliser les thérapies cognitives et comportementales...

Pourtant, malgré cet illustre précédent et une certaine propension à croire aux miracles, ces prêtres ont dû surmonter des réticences au sein même de leur communauté religieuse. Le révérend Gerald McDermott, qui prêche aujourd'hui dans le monde entier et parle à la radio et à la télévision, se souvient de la réaction de son propre pasteur quand il a exprimé son désir d'enseigner la religion : “Je ne pense pas, Gerry. Vous bégayez trop.”

Même le père de Glickman, qui bégayait lui-même et encourageait toujours son fils, se demandait si cela avait un sens pour un bègue de faire l'école des rabbins. 

Malgré ces préjugés, le message de ces écclésiastiques est le suivant : un bègue peut très bien faire ce travail. Mais il devra d’abord livrer un combat pour à la fois réduire et accepter son bégaiement. De cette lutte, cependant, il peut sortir renforcé. Mark Glickman constate : « Je pense que je suis devenu rabbin non pas malgré mon bégaiement mais précisément à cause de lui. C’était vraiment une manière d’affronter mes propres démons. » 

Et comme Bertie dans le « Discours d'un Roi », la nécessité liée à leur fonction s'est au final avérée être un formidable moteur. Ronald Webster, l'orthophoniste qui a suivi Sherrod, a soigné une demi-douzaine d'ecclésiastiques et déclare obtenir de particulièrement bons résultats avec eux. « Ils ont tendance à être plus disciplinés dans leur approche de la thérapie que quelqu’un qui n’a pas eu à faire face à l’immense pression de parler en public.»

Mais même ceux dont la parole s'est spectaculairement améliorée bégayent toujours de temps en temps. Glickman a appris à bien vivre avec. « Etre bègue m’a rendu plus sensible. Cela m’a rendu plus authentique avec les fidèles. » Le révérend McDermott, qui prêche chaque dimanche et enseigne la religion en semaine, se considère aussi plus accessible parce qu’il bégayait autrefois sévèrement et bégaye toujours de temps en temps. « Cela montre aux gens que vous avez souffert. Et j’ai découvert qu’à cause de cela, les gens sont plus enclins à venir me demander conseil. » A la chapelle de l’hôpital, le révérend Sherrod explique que son bégaiement lui a permis de voir différemment les patients dont les limitations physiques les rendent incapables de dire ce qu’ils veulent, en particulier les personnes ayant eu une attaque. « Quand le corps vous trahit, cela peut-être extrêmement frustrant et agaçant. Cela m’a pris du temps pour voir le bégaiement comme un cadeau me permettant d’entrer en connexion avec les gens. » 

Alors, prêtre, professeur, journaliste, conférencier ou même orthophoniste, rien n'est impossible pour une personne qui bégaie. Il suffit, mes biens chers frères, mes biens chères sœurs, de reprendre avec moi tous en choeur : 

Dieu m'a donné la foi, yeaaah ! 
De croire en moi, yeaaaaaaah !
Dieu m'a donné la foi, yeaaah !
De faire entendre ma voix ! Oh yeah ! Oh yeah ! 

Une chorale « Gospel Bégaiement », ça déchirerait grave, non ? 

Laurent

P.S : nous sommes maintenant 900 sur la page Facebook, de quoi faire une belle chorale :-) Pour ceux qui n'ont pas encore cliqué sur "J'aime", çest par ici. Vous pouvez aussi partager les articles du blog, n'hésitez pas à le faire !

15 commentaires:

Richard Parent a dit…

Laurent,

Lire tes rubriques n'est pas un plaisir mais un délice.
Richard Patent (ton québécois préfèré).

Laurent L. a dit…

Merci Richard, mon ami québécois, ton commentaire est aussi un délice :-)

Et je suis content de voir que tu as réussi à mettre un commentaire !

C'est la première réaction depuis longtemps et cela fait du bien. C'est aussi la première fois depuis longtemps que je me suis amusé à écrire un article... Il y a sans doute un lien :-)

Laurent

Sarah a dit…


Très bel article que j'ai vraiment adoré et re adoré de lire. Le sujet sur les prêtres, rabbins qui bégayent n' est en effet pas assez abordé et tu l'as repris avec des témoignages superbes. Je ne connaissais pas le Rabbin Glickman, un rabbin qui bégaye je n'en ai jamais connu ça doit etre très difficile mais son parcours est étonnant, ça donne la foi!
Je chante pour la peine avec toi Laurent: D... m'a donné la foi!!! Lalalalala...

Excellent article.
Vivement le prochain rempli d'humour aussi.

theodia a dit…

enfin un article qui parle de ma réalité dans des termes très juste! Je suis pasteur et bègue et ce n'est pas incompatible à condition effectivement d'avoir une bonne rééducation orthophonique!

Merci à vous pour cet article! et à cédric de m'avoir fait découvrir le lien!

Laurent L. a dit…

Merci Sarah !

@Theodia : alors là, je ne pensais pas être réellement lu par un pasteur ! Si j'avais su, j'aurais demandé votre témoignage pour l'article ! Merci pour le commentaire.

christine a dit…

mercibravo une fois de plus Laurent, justement le sujet a été évoqué récemment lors d'un groupe de thérapie, sous la forme "peut-on être orthophoniste quand on bégaye?"...
je livre à la réflexion de tous mon point de vue:
je pense qu'on ne peut que difficilement être prêtre, avocat, orthophoniste, standardiste, présentateur radio, Georges VI,enseignant, homme politique, manager et "bègue".
par contre on peut tout à fait être prêtre, ortho, etc. et "bégayer", "des fois", "un peu, beaucoup, passionnément"...(cf le commentaire de théodia). qu'en pensez-vous?

Laurent L. a dit…

Merci Christine ! Avec un peu de recul, je peux dire maintenant :
- qu'il y a des personnes qui bégaient dans les métiers dits "de communication" (ex : profs, patron d'agence de comm...).
- que la manière de le vivre et surtout dont le vivent les autres n'est pas liée à l'intensité du bégaiement.
- que la "transparence" sur son bégaiement est bien acceptée et permet de passer rapidement à autre chose.

Cédric a dit…

@Théodia : de rien :)

@Laurent : t'as encore traduit de l'essentiel, merci :)

Sauf si j'ai mal compris, je pense que Christine joue subtilement sur le sens que l'orthophonie "à la française" a donné au mot "bègue", à savoir "est bègue celui qui est géné par son bégaiement", ce que je n'ai jamais partagé. Mais je respecte et je rejoins complètement Laurent : on peut être bègue (donc bégayer) et travailler dans la communication, dans la vente, faire de la politique, être orthophoniste (c'est courant dans d'autres pays comme sur le continent nord-américain), être manager, être... ce que l'on veut être tout simplement !

christine a dit…

il y a un peu de ça, Cédric, je définis surtout "être bègue" comme laisser le bgt orienter sa vie et sa communication. la notion de gêne peut aussi être présente si l'on n'est plus dans cette situation, cela reste désagréable de buter sur les mots (toutes proportions gardées, c'est comme quand je suis gênée de mon accent en anglais, sans pour autant renoncer à communiquer avec quelqu'un dans cette langue)

Cédric a dit…

J'avais bien compris Christine. Outre le fait qu'il s'agit d'une réinterprétation de définition (au nom de quoi se le permet-on ?) ce qui me gène dans cette conception c'est qu'elle donne ou renforce une connotation négative au mot "bègue", puisque donc il faut enrayer le fait d'être bègue. Pourriez-vous dire que quelqu'un n'est plus chauve parce qu'il ne porte plus de perruque et expose son crâne luisant ou plaisante sur sa calvitie qui le laisse indifférent ? Je me contente personnellement de la définition la plus basique : être bègue c'est avoir un bégaiement. Etre bègue n'empeche pas d'être pasteur, n'empêche pas d'être tout simplement. Remarque au passage : "bègue" se dit "bégayeur" (= "qui bégaye")dans beaucoup de langues, à commencer par l'anglais que tu parles. Que penses-tu d'y définir "stammerer/stutterer" de la façon dont tu le fais ? C'est une question que je me suis souvent posée.

christine a dit…

Un dernier (?) commentaire: ma remarque vient du débat qui avait eu lieu lors du colloque de l'APB à Paris: certaines personnes refusaient le terme "bègue" (et toutes ses connotations péjoratives dans le langage courant) pour lui préférer le terme "personne qui bégaie", directement inspiré de "people who stutter" couramment utilisé an anglais. J'ai repris cette demande à mon compte et je remarque que les patients qui me font l'honneur de ma faire confiance pour les accompagner l'acceptent volontiers. Et tout comme dans ces commentaires, c'est l'occasion d'intéressantes discussions sur la place du bégaiement dans leur vie...et de leur permettre de choisir ce qui leur convient le mieux pour parler de leur bégaiement.

Cédric a dit…

Merci beaucoup pour ton commentaire Christine qui m'apporte des réponses et indications intéressantes. Je ne suis pas du tout surpris de ce refus par des personnes qui bégaient. Je savais aussi que les personnes qui bégayent à l'A.P.B. préféraient termes PQB (tiré de PWS) qu'on retrouve souvent. Il y a quelques années, il n'aurait certainement pas fallu qu'on me "taxe" de bègue. Ce serait sur la base de ce refus qu'on a donc associé le terme de bègue aux conséquences négatives d'un bégaiement...

Laurent L. a dit…

Merci Cédric et Christine pour cet échange intéressant. C'est un sujet qui fait effectivement débat et visiblement ce n'est pas près de finir :-) Le seul truc qui me gêne dans "Personne qui bégaie", c'est que c'est super long à écrire !

laura goyet a dit…

Bonsoir Laurent,

Après lecture de cet article, je confirme que l'humour est toujours aussi agréable dans vos articles.

Quant au débat "bègue" vs "personne qui bégaie", j'ajouterai simplement qu'en effet l'expression "personne qui bégaie" est très contraignante quand on l'écrit au moins 200 fois dans un mémoire ahahah !
Après tout dépend du sens qu'on associe au terme "bègue" ...

Au plaisir de lire de nouveaux articles !!!

A bientôt

Laura

Laurent L. a dit…

Merci Laura ! Vous avez toute ma compassion pour la rédaction du mémoire :-)

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