27 juin 2019

Entretien avec Malick : « Ce que je retiens, c’est que nous sommes plus que le bégaiement. »

Après Damien, c’est au tour de Malick de partager son expérience du concours de l’Eloquence du Bégaiement. Il nous explique de manière détaillée ce qu’il a appris et partage avec nous les secrets de la préparation. Grâce à lui, vous allez vivre le concours de l’intérieur et bénéficier des conseils pratiques de ses professeurs. A lire et à relire pour vos prochaines prises de parole en public !

Quel âge as-tu et que fais-tu comme études ou métier ?

J’ai 35 ans. Je suis doctorant, chargé de cours à l’université.

Comment décrirais-tu ton bégaiement ?

Mon bégaiement est plus ou moins sévère selon les situations, les interlocuteurs et les moments. Physiquement, il se manifeste par des tensions et un blocage net. La timidité n’aidant pas, il se produit aussi une perte du contact visuel avec mon interlocuteur.

Suis-tu une thérapie ?

J’ai suivi une première thérapie que j’ai arrêtée au bout de 6 mois parce que je ne comprenais pas pourquoi je devais la faire. En réalité, mon rapport avec le bégaiement était complexe à l’époque.
Je suis né au Sénégal où j’avais fini par comprendre que mon bégaiement était condamné à demeurer ainsi, qu’il était sans solution. Alors, je devais l’accepter et vivre avec. J’avais besoin de comprendre pourquoi je devais faire le contraire de ce que j’avais compris pendant plus de 20 ans. Après cette première expérience thérapeutique qui ne me semblait pas utile, j’ai beaucoup lu sur le bégaiement parce que je ne le connaissais pas malgré le fait que je bégaie beaucoup. 
Pourquoi moi ? Pourquoi je bégaie ? Comment se passe-t-il ? Comment se manifeste-t-il ? Dans quelles situations ? etc. ; autant de questions que je me posais. Au bout de 2 ans de réflexion, de lecture et de mûrissement, j’ai repris contact avec l’orthophoniste Cécile Couvignou qui m’a suivi plus de 4 ans. D’ailleurs, c’est grâce elle que j’ai découvert le concours.

Quelles étaient jusqu'à présent tes expériences à l'oral ?

Je suis en permanence confronté à la prise de parole en public.
- En tant que doctorant car je dois faire des présentations orales lors d’événements (colloques, séminaires, etc.) ;
- En tant qu’organisateur d'événements ;
- En tant que chargé de cours ;
- En tant que chargé de mission dans les services publics où le quotidien est rythmé par les réunions, les comptes rendus, etc.

En effet, tu avais déjà une belle expérience ! Pourquoi as-tu voulu participer à ce concours ?

D’abord, je voulais rencontrer d’autres personnes qui bégaient afin d’échanger et partager sur nos vécus. Je voulais également sortir de ma zone de confort. En voyant mon parcours, on peut facilement croire que je dois être forcément à l’aise avec la prise de parole en public. C’est tout le contraire. En réalité, je travaillais énormément avant mes interventions. Je cherchais à maitriser le moindre détail afin d’éviter toute forme de stress, source de blocages. C’est épuisant physiquement et moralement surtout lorsqu’en cours d’intervention, le bégaiement me rappelle qu’il est toujours là. 
Tellement je me focalisais sur le bégaiement que j’avais en permanence la sensation de m’oublier. 
Avec la thérapie, j’ai appris à lâcher prise ; ce qui est moins fatigant car en laissant de côté certains détails, je peux me concentrer sur l’essentiel : échanger avec l’autre et vivre l’instant présent. 

J’ai aussi travaillé sur d’autres vecteurs de communication tels que le regard avec lequel j’avais beaucoup de mal. Le concours était justement l’occasion de mettre en pratique ces techniques et astuces qui vont au-delà de la fluence. Il y’a un point que je n’avais pas en vue lorsque je me suis inscrit au concours mais qui s’est révélé important au fur et à mesure : apprendre à libérer les émotions et à les partager. J’avais tendance à penser que plus je maitrisais les émotions, moins je bloquais. L’inconvénient est que cela rendait le message ou le discours lisses ; ce dont je n’avais pas conscience. J’ai dû apprendre à me dévoiler émotionnellement pour donner vie au discours. « Pour un discours de qualité, il faut donner de sa personne », pour paraphraser un des formateurs. Je continue à travailler ce point.

Donc tu décides de t’embarquer dans cette aventure et de partir à la conquête du lâcher prise. Comment s’est déroulée la préparation du concours ? Qu'as-tu appris et comment ?

La préparation du concours s’est déroulée en deux phases : des sessions de formation avec des orthophonistes et des spécialistes de la parole et de l’éloquence, et des ateliers pratiques. 

Les sessions de formation se sont déroulées sur trois journées entières (3 samedis). La plupart étaient sous forme de mini-ateliers de mise en situation. D’ailleurs, les formateurs ont beaucoup interagi avec nous et ont veillé à ce que chacun puisse participer. Cela nous a souvent conduits à sortir de notre zone de confort. Les formations ont été complétées par des ateliers, les mardis et jeudis, pour continuer la mise en situation, préparer le concours et répéter. Ils nous ont aussi permis de mieux faire connaissance entre nous. 

Nous avons eu plusieurs intervenants :
• Stéphane André, fondateur de l’école d’art oratoire de Paris, spécialiste de l’éloquence ;
• Eddy Moniot, acteur et formateur d’éloquence est intervenu sur le discours, la mise en scène et l’occupation de l’espace ;
• Guillaume Prigent, gagnant de plusieurs concours d’éloquence et acteur incontournable à l’origine de plusieurs initiatives portant sur l’éloquence nous a fait travailler sur l’argumentation ;
• Michaela Perron, orthophoniste, chercheuse en fluence et Mounah, cofondateur de l’Eloquence du Bégaiement nous ont amenés à prendre conscience d’autres manières de transmettre son message et ses émotions, au-delà des mots et de la fluence ;
• Isabelle Chataignier et Charles Haroche, avocats et formateurs d’art oratoire sont intervenus sur la construction du discours et la structuration des arguments ;
• Patricia Oksenberg et Ourdia Farge, orthophonistes, nous ont appris à tout lâcher et à exprimer nos émotions, au-delà du verbal.

Stéphane André est essentiellement intervenu sur l’art oratoire, l’art dramatique, les techniques aidant à l’éloquence et nous a transmis des astuces pour une prise de parole publique aisée. Il nous a fait travailler sur les points suivants :
• Point 1 : La pratique de l’art oratoire pour une « écoute et un regard écologiquement justes » :
- Découvrir son style ;
- Rythmer sa prise de parole (trouver son tempo) pour gagner en fluidité grâce à la voix au souffle ;
- Transmettre les émotions à son auditoire par le regard ;
- Connaître sa propre voix ;
- Bien positionner son corps ;
- Occuper l’espace disponible ;
- Créer une connexion avec le public : il est important de sentir que le public est prêt à recevoir le message transmis.
• Point 2 : L’entrée en scène et sur scène :
- Bien positionner son dos (système d’appui) et bien placer son regard (pour la transmission de flux) :
- Le bon positionnement du dos permet au regard de s’installer confortablement. J’ai ainsi retenu que le regard se vérifie à partir du dos. Et il est important de se tenir droit pour trois raisons : l’élégance, le son (le dos amène la voix), l’efficacité de la voix.
• Point 3 : Le passage de la personne au personnage :
- Séparer l’auteur (préparation du discours) de l’acteur (pendant la scène) et veiller, avant d’entrer en scène, au passage de la personne au personnage (incarnation de l’idée).

Ses conseils :
• Veiller au regard facial pour créer la connexion avec le public (le regard permet d’écouter son public et de sentir quand il est prêt à recevoir le message) ;
• Veiller à avoir une posture droite le regard s’installe plus aisément et la voix se projette plus facilement.

Avec Eddy Moniot, nous avons travaillé sur « Convaincre en transmettant une émotion ». Il a procédé en deux temps : une partie théorique portant sur la construction d’un discours et une partie pratique, sous forme d’atelier de mise en situation.
Concernant la partie théorique, il est revenu sur les 5 éléments d’un discours classique : l’exode (attirer l’attention), la narration (garder l’attention, en racontant une histoire par exemple), l’argumentation (en général, trois arguments, trois idées principales), le contre-argument (un contre-argument, en général), la péroraison (montante ou descendante pour le discours « avec classe »). Sur la seconde partie, il nous a conduits à prendre conscience de l’importance du contenu du message : « Qui est-on ? », « Qu’a-t-on à dire ? », « Comment le dit-on ? ». Il nous a appris à nous appuyer sur le public, à créer une connexion avec lui en mobilisant des références ou des exemples communs.

Ses “Top règles” :
• Etre bien ancré au sol ;
• Projeter sa voix sans crier ;
• Respirer afin de rythmer et fluidifier sa prise de parole ;
• Faire des pauses pour donner corps au discours ;
• Créer une connexion avec le public.

Guillaume Prigent nous a présenté l’argumentation, a rappelé les éléments du discours et est revenu sur l’importance de la structure de l’argumentation. Les points importants qu’il a soulevés sont :
• Les typologies d’arguments : rationnel (vrai), émotionnel (sens, intuition), moral (juste/injuste) /littéral, intellectuel, éthique. Il est possible de les mixer dans un discours ;
• Le choix des arguments (faits) ;
• Le déroulement de chaque argument : avancer une question ou un problème (a), proposer une idée de solution (b), présenter une preuve ou un exemple (c). Entre chaque argument, il faut marquer un silence, changer de tonalité de voix (si nécessaire) afin de dire au public qu’on passe à l’argument suivant ;
• Les preuves pour démontrer que l’on a raison en 4 étapes : l’introduction (terrain tamisé), l’exorde (une histoire), l’argument (2 ou 3 max), la chute ;
• La conclusion : pour conclure, deux possibilités existent : adopter soit une voix ascendante (qui signifie un appel à l’action), soit une voix descendante (en mode discussion, signifiant un appel à la réflexion)

Voici ses conseils :

1. Trouver les arguments ou des idées, les structurer, les classer et construire son discours en 6 étapes :
• Etape 1 : chercher et poser ses idées en allant chercher dans les dictionnaires, les citations, les oeuvres, les situations de la vie courante, etc. ;
• Etape 2 : décortiquer et classer ses idées selon le sujet à traiter ;
• Etape 3 : faire des alliages entre les différentes idées selon les classements faits précédemment ;
• Etape 4 : répartir les idées selon les arguments ;
• Etape 5 : se positionner ;
• Etape 6 : construire son discours.

2. A l’oral :
• Dire les choses le plus simplement possible ;
• Mobiliser des exemples accessibles ou des références communes (qui parlent à un maximum de personnes) ;
• Être démonstratif ;
• Nuancer les styles ;
• Faire varier sa voix ;
• Occuper l’espace ;
• Veiller à la voix (calme, ralentie, rythmée) et au regard.

Michaela et Mounah sont revenus sur les points suivants :
• Le regard
- Le rythme du regard à caler sur le rythme de la parole
- Trouver des points de repère pour avoir l’impression de regarder tout le monde
• Rythmer le discours par les silences et les pauses
- Mixer les pauses pleines (heuuuu, par exemple), les pauses vides, les pauses d’ordre rhétoriques/oratoires/syntaxiques. Par exemple, sur une phrase : pour certains… (pause)…les choses…(pause)…sont…(pause)…simples. Cette pause syntaxique permet de réguler ou de jouer sur la mélodie de la voix. Il est important, en tant que personne qui bégaie, de jouer sur ses pauses pour asseoir sa parole, reprendre son souffle et donner une vie au discours.
• Faire attention à l’association de mots
• Etre authentique (à différencier de la sincérité)
• Identifier son style de discours : rationnel, intellectuel, émotionnel, moral, affectif, etc.
• Identifier ses forces.

En deux temps, Isabelle et Charles sont intervenus sur « Comment structurer ses idées » ; « Traiter le sujet, rien que le sujet, tout le sujet » :
• Un premier temps d’échange sur des exemples de « bons discours » et « moins bons discours », de Malraux à Martin Luther King, en passant par Barack Obama, Charles De Gaulle, Jean Moulin, Abbé Pierre, etc.
• Un deuxième temps consacré à « Comment on écrit un discours » en intégrant les trois éléments : Logos, Pathos, Ethos (Aristote) en 6 trois étapes :
- Etape 1 : chercher et noter toutes les idées
- Etape 2 : Associer des mots
- Etape 3 : sélectionner des arguments : c’est à cette étape que l’orateur construit le fil rouge de son argumentation en veillant à la logique entre les arguments répondant au sujet dans son ensemble. Il doit veiller aussi à la disposition des arguments en suivant par exemple la méthode Nestokienne : commencer avec un argument fort (pour marquer un coup et donner une 1ère « bonne impression ») – suivi de l’argument le plus faible – terminer avec l’argument fort (dernière « bonne impression »).
- Etape 4 : trouver son style et intégrer des éléments de langage pour construire la sonorité ou la musicalité du discours ; cela permet de marquer les esprits et de transmettre plus aisément son message ;
- Etape 5 : mémoriser (ou maîtriser) son discours ou l’avoir à disposition via une feuille de chemin, un parchemin, etc.)En deux temps, Isabelle et Charles sont intervenus sur (ou maîtriser) son discours ou l’avoir à disposition via une feuille de chemin, un parchemin, etc.)
- Etape 6 : incarner son personnage.

Leurs conseils :
• Alterner les arguments ;
• Se mettre en scène et parler de soi ;
• Faire des phrases courtes ; éviter les phrases à rallonge ;
• Adapter son message à son auditoire ; porter une attention sur « A qui on le dit ? » et
« Comment on le dit ? »
• Imprimer son discours, sa feuille de route en gros caractère, faire des petits paragraphes, faire des sauts de ligne, intégrer des codes couleurs, etc.

Patricia et Ourdia nous ont appris à occuper l’espace, à lâcher prise, à faire confiance et s’appuyer sur son public, surtout à être soi-même tout en faisant attention à ce qui nous entoure.

Merci pour cette description détaillée, c’est passionnant ! Après cette préparation intense, le jour du concours arrive : comment cela s’est-il passé ?

Le concours s’est bien déroulé dans son ensemble. Je me suis arrêté en demi-finale. L’avantage de faire la première édition est d’y aller sans a priori. En effet, comme dit plus haut, je me suis inscrit, d’abord, dans le but de rencontrer et d’échanger avec d’autres personnes concernées par le bégaiement. 

Le premier tour était plus difficile car il fallait parler de soi. En général, je ne suis pas très à l’aise dans cet exercice. D’ailleurs, cette grande discrétion m’est souvent reprochée. Le plus dur était de mettre de l’émotion dans le discours car j’ai appris à la contrôler afin de ne pas me laisser submerger et bégayer. Donc, en amont du concours, j’ai beaucoup travaillé sur le lâcher prise, les émotions, le regard, etc. En effet, en parlant, j’ai tendance à me focaliser sur mes blocages et à oublier que ce n’est pas seulement une performance. Il s’agit d’être avec l’autre et de partager avec lui un bout de son histoire. Bien évidemment, j’étais très stressé le jour du concours. Des séances personnalisées de relaxation étaient proposées. J’ai essayé autant que faire se peut de mettre en pratique les techniques et astuces. Ce n’était pas facile de penser à les mobiliser une fois sur scène. C’est intéressant de se rendre compte à quel point les vieux réflexes peuvent revenir dans des moments de stress. C’était l’occasion de faire l’effort de sortir de sa zone de confort et encore une fois de lâcher prise. Nous pouvions répéter avec les autres et avoir des retours ; ce qui permettait de faire des ajustements si nécessaires.


J’étais moins stressé au second tour. Je commençais même à m’amuser. Nous avions un sujet et une position imposés. Pour moi, c’était « Existe-il des bons mensonges ? » et je devais défendre la position du « Oui ». Le sujet m’a beaucoup passionné. Alors, pour défendre ma position, rendre vivants mes arguments et convaincre le jury, j’ai dû me mettre en scène. C’était l’occasion de me (re)découvrir autrement, de me rendre de facettes que je ne soupçonnais comme jouer en fond l’aspect théâtral ou comique. C’est une facette qui m’a surpris d’autant que j’avais peur d’être ridicule. D’ailleurs, j’ai beaucoup hésité avant de monter sur scène. Finalement, je me suis laissé porter par le discours et le soutien du public pour tout lâcher. Le bégaiement était relégué au second plan. 

Ce que je retiens des prestations, c’est que nous sommes plus que le bégaiement, nous avons beaucoup plus de facettes et de choses à offrir. Si on est soi-même convaincu et passionné, les autres le perçoivent et accueillent ce que nous racontons avec bienveillance ; peu importe que nous bégayions ou pas. J’ai appris aussi qu’on n’est jamais ridicule quand on s’ouvre aux autres, qu’on se dévoile ou qu’on est soi-même. Au contraire, c’est une confiance qu’on accorde et une complicité qui s’installe ; n’est-ce pas là un des plaisirs de l’échange ?

J’imagine que tu as dû quand même avoir le trac. Comment l’as-tu géré ?

L’essentiel du stress était géré en groupe. Chacun se sentait, en quelque sorte, investi d’une mission : être bienveillant avec l’autre, l’aider à donner le meilleur de lui-même et à être éloquent, autrement. Cet environnement bienveillant a permis de se sentir en confiance et de se libérer. Les ateliers permettaient aussi de faire part de nos peurs. Ce qui laisse une place importante à une gestion collective du trac.

Personnellement, en plus du soutien du groupe, j’ai fait appel aux techniques apprises en orthophonie et avec les coaches comme la respiration ventrale, le souffle, la posture, etc. En outre, bien préparer et bien maîtriser le discours, avoir une feuille de route imprimée en gros caractères lisibles avec un sens de lecture clair, ont permis une prestation plus aisée. Enfin, j’ai aussi essayé de mettre en pratique certains conseils pour insuffler une dose de passion dans le discours, s’appuyer sur le public et captiver son attention, etc.

Et aujourd’hui, que mets-tu encore en pratique dans ta vie quotidienne ? Est-ce que tu penses que cela t’a changé ?

Même si mon bégaiement était déjà accepté, le concours m’a apporté un plus grand confort au quotidien. J’ai constaté des progrès sur la prise de parole en public. Je suis plus sensible à la structure d’un discours. Je fais plus attention aux autres vecteurs pour un échange de qualité tels le regard. Je travaille davantage sur ma voix et m’amuse à la varier ; ce qui permet de mieux articuler et d’être plus clair.

Sur le plan émotionnel, je lâche davantage prise. Sur le plan relationnel, je me pose moins de questions sur le regard que l’autre peut avoir sur moi. Par exemple, je parle avec aisance de mes passions sans avoir l’impression de déranger, de prendre trop de place ou trop de temps. Je m’accorde le temps nécessaire. Je n’évite plus les situations que je juge inconfortables et où je me pense ridicule. Je ne m’autocensure plus sous prétexte que le bégaiement ne me permet pas de m’exprimer comme je le souhaite.

Après un tel témoignage, je suis sûr que d’autres personnes qui bégaient vont vouloir connaître cette magnifique expérience. Quels conseils leur donnerais-tu ?

Il ne faut surtout pas hésiter à s’inscrire. Lorsque c’est fait, il faut se laisser porter par la ferveur qui se dégage du groupe, se donner à fond et profiter de tout ce que le concours offre sur le plan humain (social, relationnel) et technique. Ce sont des moments privilégiés avec des spécialistes de la parole et du bégaiement bienveillants. En tant que personnes touchées ou concernées par le bégaiement, nous n’avons pas souvent de telles occasions d’avoir des outils et un espace pour nous exprimer et porter notre voix. Bien évidemment, il n’est pas facile de se lancer, de se mettre à nu. Mais avec la bienveillance des formateurs, des orthophonistes et des participants, un climat de confiance s’installe naturellement. Ce qui libère et permet de sortir de sa zone de confort. Et, les progrès constatés chez les uns et les autres, après six semaines de formation, d’atelier et de concours, réconfortent. 

L’esprit du concours est d’être éloquent autrement, au-delà du bégaiement et même de la fluence. Le concours propose d’explorer son originalité, d’exprimer et faire entendre sa différence, d’être éloquent, autrement. C’est donc une belle occasion pour se (re)découvrir soi-même et pour apprendre des autres aussi.

Plus important encore pour moi, le concours permet de sensibiliser et de faire connaître le bégaiement, notre bégaiement à nos parents, nos amis qui peut-être n’osent pas aborder le sujet ou souhaitent en savoir davantage car il y’a autant de bégaiements que de personnes qui bégaient.


Merci Malick !





16 juin 2019

Entretien avec Damien : "l'Eloquence du Bégaiement est l'une des meilleures expériences de ma vie"

Le 27 avril 2019, après six semaines de travail et de découvertes, se tenait la finale du premier concours d’éloquence du bégaiement, organisé par Juliette Blondeau et Mounah Bizri. 

Damien et Malick, deux participants de cette aventure extraordinaire ont accepté de répondre à mes questions. Ils sont revenus longuement sur leur expérience, ce qu’ils ont appris, ce qu’ils en retiennent et livrent leurs conseils pour ceux qui seraient tentés par l’aventure. Grâce à eux, nous plongeons dans les coulisses du concours et leurs témoignages sont passionnants. Cela donnera donc lieu à deux articles. Damien ouvre le bal et, la semaine prochaine, ce sera le tour de Malick. Bonne lecture !

Entretien avec Damien : 
“C’était extraordinaire de sentir l’attention de plus de 200 personnes fixées sur soi, de créer un lien avec le public, de le voir réagir à son discours, c’est une impression indescriptible ! Ce concours est l’une des meilleures expériences de ma vie.”

Quel âge as-tu et que fais-tu comme études ou métier ?
J’ai 22 ans. J’ai fait des études d’histoire et je prépare maintenant des concours dans le patrimoine.

Comment décrirais-tu ton bégaiement ?
Mon bégaiement, qui était sévère il y a encore un an, est désormais de plus en plus faible, mais j’ai toujours de gros blocages à certains moments, et il se réveille dès qu’il y a un peu de stress, de fatigue, une situation inconfortable…

Suis-tu une thérapie ?
J’ai fait plus de 10 ans d’orthophonie, mais j’ai arrêté il y a quelques mois en voyant les progrès que j’avais faits. Je fais des exercices de voix et de respiration seul tous les matins depuis plus de 6 mois. Un groupe de self-help avait aussi plus ou moins débuté sur Bordeaux, mais j’ai dû arrêter en déménageant sur Paris il y a quelques mois.

Comment as-tu découvert le concours ?
Par mon ancienne orthophoniste, qui m’a transmis le lien de candidature qu’elle avait obtenu par l’Association Parole Bégaiement.

Quelles étaient jusqu’à présent tes expériences à l’oral ?
J’avais déjà dû faire devant de petits groupes des exposés, souvent très laborieux, mais j’avais aussi récemment fait une conférence devant plusieurs dizaines de personnes, qui s’était bien passée, ce qui m’a mis en confiance pour le concours. Quand il s’agit d’oral, pour moi tout dépend de l’atmosphère et de l’attitude du public/examinateur, le moindre soupçon d’antipathie ou même d’indifférence/ennui et ma parole en est sévèrement altérée.

Pourquoi as-tu voulu participer à ce concours ?
Je voulais apprendre des techniques, des astuces de la part des formateurs qui me serviraient dans ma vie courante. Je voulais aussi voir la manière dont d’autres bègues réussiraient à surpasser leurs difficultés pour m’en inspirer. Par ailleurs, j’ai toujours eu un amour fou pour la langue française et les grands discours de l’histoire, et j’écoutais parfois des concours d’éloquence, mais je n’aurais jamais eu le courage ou même l’idée de m’y inscrire avant l’éloquence du bégaiement. Je me suis dit que c’était l’occasion de voir ce que je valais vraiment devant un public en bénéficiant d’un environnement bienveillant pour me lancer.

Qui étaient vos professeurs ?
Nous avons eu deux types de professeurs : ceux qui nous apprenaient la technique orale et à nous détendre, à être à l’aise en public comme Stéphane André, un professeur d’art oratoire ou Eddy Moniot, un comédien ; et des formateurs qui nous apprenaient à rédiger un bon discours, à travailler sur le contenu au-delà de la forme, notamment des avocats comme Charles Haroche et Isabelle Chataigner-Haroche, ou Guillaume Prigent qui a déjà gagné des concours d’éloquence.

Qu’avez-vous appris et comment ?
Au niveau du fond à énoncer clairement nos idées en faisant appel à différents registres : le sérieux et l’absurde ; l’humour et la gravité ; l’émotion ou l’agressivité, etc., selon nos personnalités et le style qui nous convenait le mieux, ce qui obligeait ceux qui comme moi étaient assez effacés et avec une manière de parler assez terne à tenter de nouvelles choses. 

Sur la forme, nous avons appris à nous tenir correctement devant un public, à avoir une posture adéquate, à utiliser ses bras, à avoir une voix qui porte, à marquer des pauses adaptées, à contrôler son regard et à maintenir un lien avec l’auditoire, à jouer avec lui… Bref tous les ingrédients pour faire un bon orateur que l’on a envie d’écouter et qui est fier de dire ce qu’il a à dire, et que tout le monde peut mettre en place indépendamment de l’importance des blocages ou répétitions que l’on peut avoir.

La théorie que l’on nous transmettait chaque samedi nous a donné des pistes, mais ce qui a aussi été essentiel par la suite ça a été les temps d’atelier pratique, d’expérimentation réelle que l’on faisait par petits groupes, avec les organisateurs, et où on chacun disait ce qui allait ou n’allait pas dans la prestation des autres. C’est grâce à l’expérience réelle, à une prise de parole régulière pendant plusieurs semaines, que l’on s’est peu à peu amélioré, jusqu’à ce que l’exercice devienne relativement confortable, et que l’on parvienne à triompher de nos faiblesses : regard fuyant, posture avachie ou crispée, voix trop basse ou trop monocorde, ne laissant pas passer assez d’émotions, etc. C’est vraiment la possibilité de s’exprimer à l’oral régulièrement et d’avoir des critiques honnêtes pendant six semaines qui, par-delà les formations, était essentielle, mais dès le premier atelier et la première semaine, les progrès ont été incroyables chez beaucoup de participants, ce qui nous stimulait mutuellement.

Comment s’est passé le jour du concours ?
Il y a eu le premier tour, la demi-finale, puis la finale, avec à chaque fois un public de plus en plus important. Les deux premiers tours se sont passés dans une très bonne ambiance, en petit groupe, on écoutait les prestations des autres et on s’encourageait, ça a été de bons moments. En revanche la finale était vraiment de nature différente, avec environ 200 personnes dans le public, de grands médias, ce qui donnait une très grosse pression et l’envie impérieuse de produire un discours de qualité. Finalement tout s’est bien passé. Globalement tous les finalistes ont été au sommet de leur forme le jour de la finale, c’était extraordinaire de sentir l’attention de plus de 200 personnes fixées sur soi, de créer un lien avec le public, de le voir réagir à son discours, c’est une impression indescriptible !

Comment as-tu géré ton trac ?
J’ai surtout eu le trac pour la finale. Toute la semaine avant la finale, j’étais obsédé par la rédaction de mon discours que je ressassais en permanence. Quand j’ai vu la première fois la salle en répétition, immense et ovale, j’ai eu un gros moment de doute et je me suis vraiment demandé si j’en étais capable.

Ce sont les nombreux entraînements, trois en une semaine, qui ont fait que la confiance est finalement revenue. En s’imprégnant de la salle, en travaillant ses effets, en connaissant peu à peu son discours sur le bout des doigts, une grosse part d’incertitude a disparu. Les orthophonistes, les organisateurs et les autres candidats ont aussi donné de nombreux retours, souligné ce qui n’allait pas, nous ont fait travailler sur nos points faibles. Grâce à ça nous n’étions pas complètement confrontés à l’inconnu le jour de la finale, et si un discours marche bien devant vingt personnes, c’est qu’a priori il marchera devant deux cents personnes. Si j’étais arrivé sans entraînement, je pense que j’aurais été totalement paralysé par le stress, mais là j’étais parfaitement prêt et j’ai pu entièrement me focaliser sur le moment présent et la joie de pouvoir communiquer mon texte à autant de monde. Dès que la première phrase sort, qu’on sent qu’elle résonne bien, qu’on voit l’attention des gens fixée sur nous, toute forme de trac disparaît, on est complètement noyé d’adrénaline et purement concentré sur l’action, et c’est honnêtement orgasmique.

La relation avec les autres candidats et avec les organisateurs et orthophonistes a aussi joué pour beaucoup. On se motivait tous mutuellement, on était tous ensemble face à l’épreuve, et on se devait de bien faire pas seulement pour nous-mêmes, mais pour les autres. D’ailleurs je pense que j’ai plus stressé en écoutant les autres, par peur que ça se passe mal pour eux, que pour moi-même.

Constates-tu un changement depuis la fin de cette aventure ?
Oui, plusieurs. J’ai déjà beaucoup moins honte de mon bégaiement, j’y suis même quasiment indifférent, en partie car le contact avec des dizaines de bègues pendant des semaines m’a fait relativiser la gravité de ce handicap, qui n’empêche en fait personne d’être intéressant et de révéler sa personnalité, même lorsque le bégaiement est sévère. Ce concours a été l’occasion de dire que j’étais bègue à beaucoup de personnes, et c’était un superbe moyen d’en parler de manière positive à ses connaissances. Il devient aussi difficile d’être perméable aux critiques sur notre façon de parler, quand on sait que l’on a fait quelque chose que peu de gens auraient osé.

Globalement j’ai l’impression de pouvoir beaucoup plus compter sur ma voix, j’ai découvert à quel point je pouvais parler fort, distinctement, la moduler, et désormais les exigences orales du quotidien semblent bénignes en comparaison de ce que j’ai fait pendant le concours. De manière générale, je sens que j’ai beaucoup plus confiance en moi, et je ne me vois plus vraiment comme quelqu’un d’effacé, comme c’était le cas avant.

Que mets-tu encore en pratique dans ta vie quotidienne ?
Pour les prestations orales formelles que je dois parfois produire, notamment les oraux pour les examens et l’université, j’utilise tels quels les enseignements de la formation, qui permettent de capter et garder l’attention de son auditoire, et d’être clair dans sa formulation. Je n’ai absolument plus bégayé durant les oraux qui ont suivi le concours d’éloquence, et je n’ai plus le trac que je pouvais connaître auparavant.

Dans la vie quotidienne, je pense que je fais plus de pauses, que je contrôle mieux ma respiration, que j’ai une meilleure posture, que je parle plus fort, que j’ai un regard plus franc… même si je ne parle pas dans la vie courante comme pendant un discours. Je continue tous les matins à faire des exercices de voix et de respiration, mais à côté de cela je pense aussi que j’ai intégré certaines bonnes habitudes de parole pendant ces six semaines, et qu’il est maintenant plus agréable de m’écouter. Je pense également que voir d’autres gens bégayer m’a permis de modifier certaines choses, à la fois en me rendant compte de l’effet que faisaient les comportements gênants liés au bégaiement sur son interlocuteur, comme la perte de regard ; mais aussi en m’inspirant de ceux qui passaient outre leur bégaiement avec brio.

Quels conseils donnerais-tu à une personne qui souhaite participer à ce concours ?
Si un bègue a du mal à s’exprimer en public et a envie de travailler pour s’améliorer, être plus à l’aise, mieux parler, il devrait s’inscrire sans hésiter. Ce concours permet de rencontrer des gens formidables qui ont décidé de se surpasser, d’affronter leurs peurs, et côtoyer autant de bègues lui donnera une autre vision de son handicap, qui peut soit être une barrière, soit au contraire une opportunité de travailler sur soi et de se confronter à ses plus grandes peurs.

Mais surtout, cette première édition l’a montré : objectivement la formation fonctionne. Les progrès étaient indubitables, je ne connais pas un participant qui a regretté de s’être inscrit. Il ne faut surtout pas refuser de participer par peur d’être mauvais, ou incapable de faire un discours, nous étions honnêtement pour la plupart tous mauvais en arrivant, mais en six semaines on progresse vite, et beaucoup. Un bègue a tout autant de chances que les « non-bègues» d’être un bon orateur, cela a fréquemment été évoqué pendant le concours. Le bégaiement permet souvent d’avoir un vocabulaire étendu, oblige à développer une bonne maîtrise de sa voix, peut amener à avoir une grande empathie pour les autres… le bégaiement n’est pas que négatif et tout ce concours le montre.

Ce concours est l’une des meilleures expériences de ma vie, de même que pour beaucoup d’autres candidats, alors si certains hésitent, mettez vos appréhensions de côté et tentez le coup !

Merci Damien ! A mon avis, après ce témoignage, Juliette et Mounah vont crouler sous les candidatures... et la prochaine finale se tiendra au Stade de France !

D'autant plus que ce n'est pas fini... Rendez-vous la semaine prochaine pour le témoignage et les conseils tout aussi passionnants de Malick !

18 mai 2019

Goodbye Bégaiement a 10 ans !

Goodbye Bégaiement a 10 ans !

Le 18 mai 2009, je postais mon premier article, “n’ayez pas honte de votre bégaiement !”.

En cliquant sur “publier”, je ne savais pas que je commençais une odyssée dans l’univers du bégaiement. Le voyage est extraordinaire et, lorsque je me retourne, mon point de départ, mon petit pays d’incertitude me semble bien loin désormais.

Grâce à cette expérience, j’ai pu faire plein de choses que j’adore : lire, écrire, traduire, découvrir et apprendre. Tout s’est fait progressivement, naturellement, avec fluidité, juste par la magie d’un clavier et surtout de rencontres.

Alors que tout a commencé pour moi sur Internet, je retiens surtout de ces dix années mes traversées de l’écran, les moments de réunion, de chaleur, de partage, de bonheur d’être ensemble. C’est fou le nombre de gens sympas qui bégaient ou s’intéressent au bégaiement ! Aujourd’hui, grâce aux réseaux sociaux, aux self-helps, aux associations, aux journées mondiales du bégaiement, les personnes qui bégaient sortent de leur isolement. Et c’est le premier grand changement de ces dix dernières années.

L’autre changement concerne justement le thème de mon premier article : la honte. Dans une conférence TED très intéressante, Brené Brown explique : “pour s’épanouir et prospérer, la honte a besoin de secret, de silence et de jugement.” C’est sans doute cela le plus grand changement depuis 10 ans. Les personnes qui bégaient quittent la pénombre de la salle ou des coulisses pour prendre la parole et devenir des acteurs de premier plan. Elles font du théâtre, des exposés en classe, des conférences, organisent des concours d’éloquence, réalisent des courts-métrages, gagnent des concours de chant, sont invitées à la télévision ou à la radio. Elles ont franchi le mur de la honte pour témoigner, expliquer et démontrer leur formidable capacité à se surpasser.

Elles ont aussi le courage d’être imparfaites. C’est le troisième changement.

Auparavant, les rares personnes médiatisées expliquaient comment elles avaient terrassé leur bégaiement grâce à leur volonté de fer ou une méthode miracle. Elles renforçaient l’idée que le bégaiement était un mal honteux et la fluidité parfaite le Graal à conquérir. De quoi culpabiliser ou décourager ceux qui n’y arrivaient pas. On n’en est plus là. Aujourd’hui, Les enfants et les ados qui arrivent dans le monde du bégaiement ont désormais des modèles positifs et inspirants qui leur montrent qu’il est possible, non pas de parler sans accroc - ce qui n'est plus un but en soi - mais de réaliser ses rêves.

Alors, je trouve que c'est un joyeux anniversaire !

Laurent

9 avr. 2019

Si l'orthophoniste était une fée...

Delphine Darque, orthophoniste et déléguée de l'Association Parole Bégaiement, m'a proposé d'intervenir avec elle devant les étudiants de l'école d'orthophonie de Marseille. Je n'étais pas disponible mais j'ai rédigé un texte pour proposer quelques pistes pour accompagner les personnes qui bégaient. Delphine a eu la gentillesse de le lire devant les étudiants.

Je remercie les orthophonistes Delphine Darque, Jacqueline Bru, Patricia Oksenberg et Christine Tournier-Badré pour la relecture et la future orthophoniste Pauline Commère pour les interrogations qu'elle m'a remontées.

Concernant le titre, il existe bien sûr des mages du bégaiement mais en orthophonie le féminin l'emporte très largement sur le masculin :-)

Bonne lecture !

Laurent

Lettre aux étudiant(e) en orthophonie


J’échange régulièrement avec des orthophonistes pour partager nos interrogations et nos découvertes. Au dernier colloque international de l’Association Parole Bégaiement, j’ai ainsi fait une intervention avec Christine Tournier-Badré, orthophoniste et formatrice en bégaiement, sur le thème « orthophoniste, personne qui bégaie : comment dépasser nos peurs pour travailler ensemble ? »

Eh oui ! Des peurs ou au moins des appréhensions, les jeunes orthophonistes peuvent en avoir. Et je trouve cela plutôt sain. Voici ce que ressentait Christine avant de recevoir son premier patient bègue :

J’avais eu un appel d’une maman. Son fils bégayait depuis une semaine, terrible, et elle voulait que je fasse partir ça mais moi je me disais « j’ai eu juste quelques heures de cours sur le bégaiement, je sais rien, c’est comme le permis, c’est pas parce que tu l’as que tu sais conduire. Et puis je vais lui dire quoi moi à ce gamin ?

Je me mets à votre place : ça ne doit pas être facile ! Alors, je vais vous confier un secret.

La chose la plus importante que vous pouvez apporter à une personne qui bégaie, c’est la légèreté.

C’est aussi simple et essentiel que ça. Si l’orthophoniste était une fée (ou un mage), elle serait la fée Légèreté. Pour mieux comprendre, voici 5 coups de baguette magique que vous pouvez donner.


1. Allégez le poids de la culpabilité :

Entendre “ce n’est pas votre faute !” fait beaucoup de bien aux patients et aux parents. Même s’ils le savent déjà, ça vaut la peine de le répéter et d’insister. Ellen M. Kelly, orthophoniste à Nashville, Tennessee, USA

Durant de longues années, j’ai porté le bégaiement comme un boulet, un échec dont j’étais responsable. C’était bien sûr complètement idiot. On ne fait pas exprès de bégayer. Les recherches scientifiques ont montré que la survenue du bégaiement s’expliquait par des prédispositions génétiques et des spécificités cérébrales. Ce n’est donc de la faute de personne et il n’y a aucune raison d’en avoir honte !

C’était d’autant plus idiot que cela renforçait mon bégaiement. En effet, comme j’avais honte de bégayer, je vivais dans la peur du bégaiement. Ce sentiment est partagé par de nombreuses personnes qui bégaient. J’ai traduit le livre “Conseils pour ceux qui bégaient”, rédigé par 28 orthophonistes américains qui sont eux-mêmes des personnes qui bégaient. Savez-vous combien de fois le mot “peur” apparaît dans ce livre : 160 fois ! Presque à chaque page.

La peur, la honte et la culpabilité constituent la partie immergée de l’iceberg du bégaiement (métaphore trouvée par Joseph Sheehan, un psychologue américain qui a lui-même bégayé). Ces sentiments vous plongent dans un cercle vicieux dont il est difficile de sortir. Cette spirale négative peut être représentée ainsi :



Si vous voulez faire fondre la parole bégayée (partie émergée), il faut donc d’abord réduire cette partie immergée et se débarrasser des sentiments négatifs qui renforcent la peur de bégayer et engendrent des réactions inappropriées, notamment la tension qui est la kryptonite de la personne qui bégaie.

Invariablement, la personne qui bégaie sur-réagit à ses erreurs. Elle redoute leur apparition, se contracte et se sent impuissante. Lorsque la tension est au plus haut, le flux de la parole s’arrête ou ne démarre pas. Comme vous continuez à avoir ces moments de tension, différents de ce que les autres orateurs peuvent vivre, votre peur augmente pour atteindre des niveaux de plus en plus élevés. Vous basculez dans la terreur et évitez peut-être même de parler. Beaucoup de bègues savent que la peur et la tension sont leurs plus grandes ennemies. Pour gagner la bataille contre le bégaiement, elles doivent être progressivement éliminées. James L. Aten - Conseils pour Ceux qui Bégaient.



L’un des moyens de combattre cette peur est de remonter à la source. On a peur parce qu’on pense que c’est grave de bégayer, parce qu’on en a honte.

Morgane, une jeune suissesse, expliquait dans une interview sur la radio suisse romande :

C'était l'enfer. J'étais celle qui ne devait pas être là, j'étais la honte de tous, la pire créature au monde.

Comme Morgane, j’ai donc porté ce poids de la honte durant plus de trente ans, jusqu’à ce que je rencontre une psychologue. Lorsque je lui ai expliqué que je vivais mon bégaiement comme un échec, elle m’a répondu simplement :

Mais Laurent, le bégaiement n’est pas une faute et ce n’est pas ta faute.

Cela a été pour moi un déclic, une véritable révélation. En comprenant que je n’en étais pas responsable, je me suis rendu compte que j’avais le droit de bégayer, que ce n’était pas un drame puisque je n’en étais pas responsable. Le résultat, c’est que je me suis enlevé la pression énorme qui permettait justement au bégaiement de s’épanouir. En remplaçant cette pression par des sentiments positifs et des techniques de gestion du stress et d’expression orale, j’ai pu ainsi aborder mes expériences de prise de parole avec un sentiment de détente et surtout un esprit positif qui m’ont beaucoup aidé.

Avec le recul, je me suis interrogé : “pourquoi cette phrase m’a-t-elle fait autant de bien ? “. Tout simplement parce que c’était la première fois que je l’entendais. Jusque-là, on m’avait seulement dit : “calme-toi, détends-toi, respire, prends ton temps…” Sous-entendu : “tu ne fais pas ce qu’il faut ! Fais un effort ! Tu es responsable !”

Et tout à coup, on m’expliquait que ce n’était pas ma faute. J’avais obtenu le permis de bégayer. C’était une libération ! En effet, auparavant, je ne passais pas mon temps à bégayer mais à essayer de ne pas bégayer. Et quand on essaie de ne pas bégayer, on renforce son bégaiement en faisant des choses qui ne font qu’empirer le phénomène (évitements, onomatopées, changements de mots, mots parasites, forçage, silences...).

Le bégaiement c’est ce qu’on fait pour ne pas bégayer. Wendell Johnson, psychologue américain (qui n’a pas fait que des bonnes choses - allez faire un tour sur Wikipédia - mais a trouvé cette bonne formule).

En me déchargeant de cette culpabilité, j’ai arrêté d’être obnubilé par le bégaiement et j’ai commencé à avancer. Je suis passé du “ne surtout pas bégayer” au “je vais peut-être bégayer mais ce n’est pas grave. je l’assume d’autant mieux que je n’y suis pour rien !”

2. Allégez la pression du temps.

Les habitudes créées par le bégaiement (réflexes physiques, comportements, pensées) peuvent être installées depuis longtemps et elles ne partiront pas en quelques semaines ou même quelques mois. Il faut du temps pour remplacer les réflexes de tension par du relâchement, pour apprivoiser des situations qu’on évitait jusqu’à présent, pour reconstruire une estime de soi. Cela nécessite une lente reprogrammation. C’est l’info-vérité que vous devez à votre patient. Vous devez aussi le préparer aux rechutes, qui sont inévitables, parce que les mauvaises habitudes ont la vie dure et n’attendent qu’un moment de faiblesse pour revenir.

Dans le traitement du bégaiement, rien n’est plus commun que de croire que la fluidité acquise durant les séances thérapeutiques durera sans continuer à travailler. Comme un orthophoniste le soulignait avec un brin de provocation : “ce n’est pas très compliqué de rendre un bègue fluent, le problème c’est de maintenir cette fluence.”

Il faut donc être clair dès le départ : cela prendra du temps mais les efforts finiront par payer.

Je préviens l’enfant que l’apprentissage d’une nouvelle compétence ne se fait pas facilement. Lorsque vous apprenez à marcher, vous n’abandonnez pas à la première chute. Continuez à essayer et vous réussirez. Ensuite, j’attire leur attention sur une qualité qu’ils ont démontrée ou une compétence importante qu’ils possèdent —Grace Ademola-Sokoya, orthophoniste à Lagos, Nigeria

Vous pouvez également ajouter de la légèreté dans cet apprentissage en mettant en place un plan d’action par étapes. La désensibilisation progressive est un excellent moyen pour alléger le poids de la peur. Vous pouvez lister avec votre patient ses peurs par ordre croissant de stress et l’aider à monter ensuite l’escalier du succès, marche après marche. Prenons l’exemple du téléphone qui produit le même effet sur une personne qui bégaie qu’un crucifix brandi devant un vampire. Votre patient peut d’abord simuler un coup de téléphone dans votre cabinet, puis vous appeler réellement, puis sortir pour vous appeler depuis la rue, s’entraîner ensuite avec une personne de son entourage, puis passer des appels sans enjeu pour demander un renseignement dont il n’a pas besoin, puis, puis, puis…

Allégez aussi le poids de l’exigence. Les personnes qui bégaient sont obnubilées par leur fluidité et évaluent la réussite ou l’échec d’une prise de parole en fonction de leur “taux de bégaiement”.

Le bégaiement n’est pas un échec et la fluidité n’est pas un succès. Le succès, la récompense, c’est de réussir à dire ce qu’on veut, quand on veut et à qui on veut. Le nombre de “bégayages” n’est pas important. La majorité des personnes qui bégaient se déclarent “guéries” parce qu’elles se sont débarrassées de la peur du bégaiement, qu’elles affrontent toutes les situations de parole. Elles ont encore des accrochages mais elles ne le vivent plus comme la fin du monde.

L’objectif pour une personne qui bégaie est d’être capable de dire les mots sans aucune pensée de bégaiement. Je me considère comme 100% fluide malgré le fait que je bute occasionnellement. Je dis cela parce que je n’ai plus peur de parler en public. Je peux faire face à toutes les situations qui me terrorisaient auparavant. Je n’ai plus recours à la substitution de mot. Je sais que je peux parler de manière fluide. Quand je parle, les mots viennent facilement et je ne pense plus au bégaiement. Dans les rares occasions où il réapparaît, j’utilise les techniques qui me permettent de glisser dessus et de le mettre de côté. Ma vie est tellement plus riche maintenant que j’ai confiance dans ma parole. Charlie - témoignage sur Goodbye Bégaiement.

3. Allégez la manière de bégayer.

Dans le top 5 des questions qui me sont posées, il y a celle-ci : quelles sont les techniques qui fonctionnent ?

Il existe tout un arsenal de techniques dans lesquels votre patient pourra piocher. Personnellement, je suis un grand fan de celles qui permettent de modifier, d’alléger le bégaiement. En effet, celui-ci s’accompagne souvent de tensions, de tentatives de forçage, de grimaces, de tics. Vous allez aider vos patients à se débarrasser de ces réactions inappropriées. Je pense qu’il ne faut pas apprendre une nouvelle façon de parler : les personnes qui bégaient savent très bien le faire à certains moments et leur appareil phonatoire ne présente aucune anomalie. Il faut en revanche alléger les moments de bégaiement.

Essayez de bégayer avec moins d’effort et ouvertement. En réalité, le meilleur conseil que je puisse vous donner est d’apprendre à mieux bégayer, avec un minimum de tension et d’empressement. Lon L. Emerick - Conseils pour ceux qui bégaient

Il existe plusieurs techniques permettant de les vivre avec plus de douceur, de passer les blocages en souplesse, bref de bégayer plus tranquillement : ERASM, bégaiement inverse, technique du “saut” … Vous pouvez les retrouver sur le blog.

J’ai un petit faible pour le bégaiement lent, que j’ai beaucoup utilisé.

Le « slow stuttering » s’est avéré efficace pour de nombreux bègues en les faisant évoluer d’un bégaiement lourd et complexe vers un bégaiement lent, simple, générant très peu de crispation et d’interruption dans leur parole. J. David Williams, spécialiste du bégaiement à l’Université de l’Illinois - Conseils pour ceux qui bégaient.

Pour expliquer cette technique, j’ai trouvé la métaphore de la conduite sur glace : considérez le bégaiement, le blocage comme une plaque de verglas sur votre route. Si vous accélérez ou freinez brusquement, vous allez patiner ou partir en tête à queue. Si vous avancez en douceur, tranquillement, vous passerez. Il en va de même pour le bégaiement lent : grâce à lui, je continue à avancer en bégayant certains mots de manière relâchée, en ralentissant un peu, avec une tension de plus en plus faible. Je n’évite plus le bégaiement, je le laisse sortir et s’éteindre tranquillement. En résumé : je bégaye à la cool. Je déverrouille les blocages, je surfe sur les répétitions et je poursuis ma route.

Mais ce n’est qu’une technique, il en existe bien d’autres et c’est votre patient qui choisira celle qui lui convient le mieux. Le gros avantage de ces techniques de modification du bégaiement, c’est qu’on ne passe pas son temps à contrôler sa parole. On dégaine son arme seulement lorsque c’est nécessaire. Mais pour modifier le bégaiement, il faut oser le laisser sortir, d’où le travail indispensable sur la honte.


4. Allégez le poids de la solitude.

Je le disais en introduction : lorsqu’on bégaie, on se sent très seul. J’ai dû attendre 20 ans pour échanger avec une autre personne qui bégaie. Cet isolement renforce le sentiment d’anormalité. Lorsque vous bégayez, vous avez l’impression d’être différent, que personne ne peut vous comprendre et vous avez tendance à vous replier sur vous-même. Vous entrez alors dans l’isolement et la rumination, jusqu’à sombrer parfois dans une bonne grosse dépression.

Il faut bien sûr briser ce repli sur soi, aller à la rencontre des autres, échanger et s’informer. Malheureusement, il n’est pas toujours facile de se confier à ses proches, qui ont du mal à comprendre comment notre “petit problème” peut à ce point gâcher notre vie.

Vous pouvez proposer à vos patients plusieurs solutions pour trouver du soutien et de la motivation :
- l’Association Parole Bégaiement réunit personnes qui bégaient et orthophonistes. Elle est présente dans toutes les régions de France. 
- des groupes d’entraide (self-help) se réunissent régulièrement pour parler, partager des expériences, faire des jeux de rôle, pratiquer des techniques, et même monter des pièces de théâtre !




- il existe des groupes de personnes qui bégaient sur les réseaux sociaux. J’ai créé sur Facebook, avec Burt Albrecht, une autre personne qui bégaie, le “Cercle Très Privé des Personnes qui Bégaient” qui compte à ce jour plus de 1 700 membres. Tous les âges et plusieurs nationalités y sont représentés et des membres du Cercle ont aussi choisi d’aller plus loin et de se rencontrer “dans la vraie vie”, autour d’un vrai verre. 
- Sur mon blog, j’ai rassemblé de nombreux témoignages pour inspirer et rassurer les personnes qui bégaient. Vous trouverez sur ce lien la liste des articles publiés. 

Le groupe est la réponse à l’isolement, à la honte (on n’est pas seul à être ainsi), au besoin de soutien et de parole. Ils constituent également un sas, un bac à sable très utile pour transférer dans la réalité les aptitudes travaillées dans votre cabinet. C’est dans des réunions d’information de l’APB que j’ai pu pratiquer mes premières prises de parole en public.

Des orthophonistes organisent aussi des groupes thérapeutiques pour adolescents. Elles le font seule ou en s’associant avec des confrères. Et les résultats sont magiques ! Ainsi, à Montpellier, le groupe d’ados de Jacqueline Bru est allé sur France 3 régional pour présenter la météo ! Sur Paris, Patricia Oksenberg est aussi une grande adepte de cette méthode et elle a présenté lors du dernier colloque de l’APB une vidéo drôle et émouvante réalisée par ses patients. Quel bonheur de voir des personnes qui bégaient passer de l’abattement au rayonnement !

5. Allégez la pression que vous vous mettez :

Une étudiante en orthophonie m’a demandé : “Est-ce que je ne vais pas empirer le bégaiement de mon patient en étant trop exigeante ?”

Je ne sais pas si cela vous désolera ou vous soulagera mais… Tout ne dépend pas de vous. Vous êtes un maillon essentiel mais pas suffisant. Vous n’êtes pas un ostéopathe de la parole qui va remettre la fluence en place après quelques manipulations. Le traitement du bégaiement est beaucoup plus complexe que cela. Vous allez d’ailleurs découvrir que vous avez un magnétisme à ondes courtes. Votre patient qui parle sans difficulté dans votre cabinet va se remettre à bégayer au coin de la rue ! Le thérapeute, c’est comme le WIFI, plus tu t’en éloignes, moins ça marche ! D’où l’importance d’être entouré et de pouvoir pratiquer dans d’autres environnements et avec d’autres personnes.

Une autre étudiante en orthophonie m’a demandé. Quels autres professionnels peuvent être utiles dans la prise en charge ? La réponse est très simple : le professionnel du bégaiement qui pourra vous être utile est… votre patient !

Actuellement, en tant qu’étudiants, vous êtes bien placés pour le comprendre. Votre réussite ne dépend pas uniquement de votre professeur. Il va vous guider, vous donner des connaissances mais il ne va pas travailler pour vous, il ne sera pas avec vous durant vos stages et quand vous recevrez vos premiers patients. C’est vous qui allez construire votre expérience et être de plus en plus à l’aise dans votre pratique. Il en ira de même de votre patient.
  • C’est lui qui identifiera les zones de tension dans son corps et choisira les techniques qui lui conviennent le mieux.
  • C’est lui qui travaillera sur ses pensées, ses croyances, ses émotions et s’exposera progressivement aux situations qu’il redoute.
  • C’est à lui aussi que revient la responsabilité d’expliquer aux autres (camarades, enseignants, employeurs) son bégaiement.

La première chose que je dis à un parent est que nous allons faire un travail d’équipe. Je serai votre guide et vous ferez le boulot —Mara Luque, ortophoniste à Buenos Aires , Argentine

Une personne qui bégaie attend de vous de l’écoute, des explications, des propositions, un accompagnement bienveillant… mais aussi parfois quelques coups de pied au derrière. Patricia Oksenberg, qui est la gentillesse incarnée, n’hésite pas à bousculer ou provoquer ses ados pour les faire avancer. Vous serez ainsi, selon les circonstances et la personnalité de vos patients, thérapeute, coach ou même confidente, tant le bégaiement touche au quotidien et donc à l’intime.


C’est normal que vous ayez des appréhensions mais cela ne doit pas vous retenir car nous avons besoin de vous. Des personnes qui bégaient et leurs familles ont vu leur vie littéralement transformée par leur orthophoniste, comme le montre ce témoignage d’une maman posté la semaine dernière sur le groupe Facebook “Le cercle très privé des personnes qui bégaient” :

Ce qui a aidé véritablement et durablement mon fils qui ne bégaye plus du tout depuis ses 16 ans (il a presque 19 ans aujourd’hui), c’est un suivi hebdomadaire avec une orthophoniste qui a travaillé avec lui sur la gestion du stress. La victoire était au rdv avec un 14/20 à l’oral du bac français, puis de 17 à 19/20 à ses oraux d’admissibilité en école post-bac. Pour lui, la vraie sortie du tunnel a été cette rencontre exceptionnelle et ce travail effectué à deux.

A l’image de vos patients, vous n’êtes pas seuls pour avancer. Comme vous l’avez lu au fil des citations que j’ai reprises dans ce texte, il existe une communauté internationale du bégaiement, réunissant personnes qui bégaient et spécialistes de la parole. Elle sera ravie de vous accueillir et d’écouter vos contributions. Bien sûr, tout est en anglais mais les américains vont adorer votre accent « so charming ! »

Alors, ouvrez vos agendas ou vos smartphones et notez cette date : le prochain congrès conjoint de l’International Fluency Association (IFA), l’International Stuttering Association (ISA) et de l’International Cluttering (bredouillement) Association (ICA) aura lieu à Montréal du 22 au 25 juillet 2021.

On se retrouve là-bas ?

Laurent

Note : les citations des orthophonistes Ellen M. Kelly, Grace Ademola-Sokoya et Grace Maria Luque sont extraites de cette page du site de la Stuttering Foundation of America (traduction Goodbye Bégaiement).



28 déc. 2018

Je bégaie... Laissez-moi parler !

J’ai toujours une appréhension lorsque je reçois un livre sur le bégaiement écrit par une personne que je connais. Que dire si je le trouve sans intérêt ? Ou pas terrible ? Heureusement, rien de tel avec le livre d’Agathe Tupula Kabola. Il est très bien et je peux en parler librement ! Ouf !

Agathe est une orthophoniste québécoise que j’ai eu la chance de rencontrer lors de la journée annuelle de l’Association des Bègues du Canada en 2016. C’est une passionnée du bégaiement qui n’a de cesse d’enrichir et de partager ses connaissances. Elle est chargée de cours à l’Université de Montréal, présente des chroniques à la radio et à la télévision, participe à des conférences et vient donc de publier un livre « Je bégaie… Laissez-moi parler ! ». Elle y aborde les questions importantes (les causes, quand et qui consulter, comment aider, quelles sont les thérapies…) et donne des réponses accessibles et détaillées.

L’originalité de l’ouvrage réside dans l’illustration de ses propos par des études de cas et des exemples concrets. Agathe propose par exemple d’essayer de répondre à la question, « est-ce que cet enfant devrait être pris en charge en orthophonie ? », en soumettant le cas de Malik, 5 ans et 10 mois, qui bégaie depuis environ un an et demi. Son bégaiement oscille présentement entre léger et modéré. Depuis quatre mois, ses parents ont noté une légère augmentation des disfluidités, avec plus de blocages et de répétitions de parties de mots. Voilà trois mois qu’il a commencé la maternelle. Son grand-père bégayait. Alors que conseillerez-vous ?

Dans le chapitre sur l’intimidation, elle partage la stratégie utilisée par Akim pour répondre aux moqueries d‘un de ses camarades qui l’avait interpellé dans le couloir en disant : « Hey Ak-Ak-Ak-Akim ! ». Akim a répliqué en employant une réponse trouvée lors d’une mise en situation avec son orthophoniste : M-moi je bégaie, et toi, tu es bon dans quoi ? Tu manques de p-pratique, reviens me voir quand tu sauras bégayer mieux que moi ! » Le jeune qui l’avait apostrophé n’a rien répondu et a continué son chemin, alors que les témoins de la scène riaient, non d’Akim, mais plutôt de lui !

Agathe présente aussi de manière détaillée un atelier éducatif réalisé avec succès dans la classe d’un élève victime de harcèlement. Elle explique comment elle a brisé la glace en lisant une histoire « Mon nom, c’est c’est Olivier », de Brigitte Marleau, enchaîné ensuite avec des explications sur le bégaiement avant de terminer par un quizz auquel les enfants ont participé avec enthousiasme et démontré qu’ils avaient intégré l’essentiel de ce qu’Agathe voulait transmettre. Bref, une solution clef en main pour parents, orthophonistes et enseignants !

Côté thérapies, on retrouve bien sûr dans son ouvrage les programmes les plus connus comme le Lidcombe, Camperdown ou la thérapie cognitive et comportementale mais j’ai aussi découvert d’autres programmes comme le Palin Parent-Child Interaction, pour les parents d’enfants de moins de 7 ans, ou la Solution-Focused Brief Therapy (SFBT) qui permet au patient de cibler un objectif en lien avec sa parole, d’identifier les ressources et les forces dont il dispose et de mettre l’accent sur ce qui fonctionne déjà en le faisant davantage pour augmenter les chances de réussite. Chouette programme !

Très intéressant aussi, car rarement abordé, le chapitre « A quoi s’attendre lors de la première visite chez l’orthophoniste ? » De même, le conseil donné aux enseignants de s’entendre avec leur élève qui bégaie sur son ordre de passage pour une présentation orale. Très pertinent car les personnes qui bégaient connaissent trop bien l’angoisse d’attendre leur tour !

Ce livre québécois est également l’occasion de découvrir d’autres références culturelles, comme cette citation de Stéphane Laporte, chroniqueur québécois qui a écrit un joli article sur le bégaiement de son père. En voici la conclusion :

J’aimerais dire à tous les petits culs qui bégaient de ne pas s’enfermer dans le silence. Bien sûr, il y aura toujours des cons pour rire de vous. Mais c’est pas grave. Eux n’expriment que leur bêtise. Vous, vous avez de belles choses à dire. Et ce n’est pas parce qu’elles prennent plus de temps à être transmises que vous devez les taire. Aristote, Isaac Newton, Jean-Jacques Rousseau, Winston Churchill, Albert Einstein bégayaient, et ils ont tous été entendus. Pour le bien de tous. Alors, parlez-nous. Pour le bien de vous. Pour le bien de nous. 

En résumé, un nouveau livre testé et approuvé "Goodbye Bégaiement !" Si vous souhaitez le découvrir, voici les références :

Je bégaie… Laissez-moi parler ! Bien vivre avec le bégaiement.
Agathe Tupula Kabola
Editions du CHU Sainte-Justine


Je vous souhaite d’excellentes fêtes de fin d’année !


Laurent

11 nov. 2018

Bégaiement et perfectionnisme - Le témoignage de Paul : "Mon imperfection est mon opportunité"

Cela fait longtemps que je veux aborder le thème “bégaiement et perfectionnisme” car je suis persuadé qu’il y a quelque chose à creuser de ce côté. La traduction de cet article de Paul Vecker me donne aujourd’hui l’opportunité de le faire. J’écoute aussi en ce moment le livre audio de Tal Ben-Shahar “l’apprentissage de l’imperfection” et  j’essaierai de partager prochainement mes découvertes avec vous. En attendant, je vous laisse avec Paul.

Bonne lecture !

Laurent

Paul Vecker – Mon imperfection = mon opportunité

J’ai passé une grande partie de ma vie à combattre ce que je pensais être une imperfection. Je l’ai même personnalisée et considérée comme mon imperfection.

Au début, c’était plus un combat pour la cacher que pour la corriger. Mon objectif était de paraître parfait (même si je ne l’étais pas). Même si je sais maintenant que nous avons presque tous quelque chose que nous voudrions changer (ou au moins cacher), mon imperfection explosait au grand jour la première fois que je parlais à quelqu’un. Ou pour paraphraser une fameuse réplique de film, “je les avais sur mon bonjour” (Note de traduction : référence à la scène finale de “Jerry Maguire” où Tom Cruise fait une longue déclaration d’amouuur à Renée Zellweger qui l’interrompt au bout d’un moment pour lui dire : “Arrête. Tu m’as eue sur ton bonsoir”. Un de mes films préférés avec la subliiime BO de Bruce Springsteen et le titre “Secret Garden”... Mais je m’emballe, je m’emballe, revenons à la traduction). J’ai donc essayé de trouver des manières de ne pas dire bonjour. Ca semblait vraiment un super plan : ne parle pas, ainsi personne ne saura que tu bégaies.

Premier problème : ce n’est pas une super manière de traverser la vie. Et plus important, la vie ne vous laissera pas la traverser ainsi. J’avais besoin de répondre au téléphone. J’avais besoin de commander un plat. J’avais besoin de demander à une fille de sortir avec moi (même si elle pouvait dire “non”).

Deuxième problème: J’avais des choses à dire. Je voulais être entendu. Il n’y a rien de plus frustrant que d’être assis en classe et d’entendre vos camarades donner la mauvaise réponse à une question alors que vous connaissez la bonne. Pas seulement la bonne réponse mais la véritable BONNE REPONSE : celle qui surpasserait toutes les autres réponses à la question. Si je pouvais trouver le courage de lever la main et de donner la réponse, ils seraient épatés. Mais si je bégaie ? Si rien ne sort ? Et si les autres rigolent ou si le professeur perd patience ? Comment surmonter CETTE peur ? Seulement avec une réelle et solide envie d’être entendu - et je l’avais.

Puisque ma stratégie de demeurer silencieux ne pouvait pas marcher, je devais en trouver une autre. Et celle-ci allait me demander beaucoup de travail et de courage.

Première étape : j’ai commencé une thérapie orthophonique à l’école. Pour la première fois, quelqu’un me comprenait et voulait m’aider. Quelqu’un me disait quoi faire quand les mots restaient bloqués dans ma bouche et me donnait des techniques pour progresser. Plus encore, ils ont construit mon courage en m'aidant à me sentir mieux dans ma peau.

Deuxième étape : J’ai fait une introspection. Qui suis-je et quelle est la vie que je veux avoir ? J’ai découvert que j’étais quelqu’un qui avait des choses à dire. Je ne voulais pas rester dans mon coin. J’ai réalisé que les choses que j’avais à dire importaient plus que la manière dont je les disais. Donc, d’une manière ou d’une autre, j’allais trouver un moyen de les dire.

Troisième étape : Ayez le courage d’essayer et ne vous accablez pas lorsque ça ne fonctionne pas comme vous le voudriez.

Lentement et prudemment, j’ai commencé à ramper pour sortir du rocher sous lequel je me trouvais. J’ai commencé à lever la main en classe - allant même jusqu’à me mettre debout pour que tout le monde puisse entendre ma réponse. Etre réellement entendu et voir la réaction positive de l’auditoire me procuraient une sensation nouvelle et excitante. J’ai commencé à rechercher de plus en plus ce frisson. Je me suis porté volontaire et j’ai été retenu pour jouer des pièces à l’école. J’ai saisi chaque opportunité pour me tenir face à un auditoire et parler. Durant mon adolescence, j’ai continué à me positionner en leader et je me suis retrouvé maintes fois à parler devant des foules. Le même schéma (besoin ?) s’est poursuivi tout au long de ma vie adulte et je suis maintenant Responsable de Département dans un grand établissement financier. Je suis aussi le père de trois enfants dont une fille qui est orthophoniste (quelle ironie !) Je fais fréquemment des présentations devant des centaines de personnes et l’année dernière j’ai participé à une vidéo institutionnelle qui a été vue par des dizaines de milliers de personnes. Non seulement, je ne me laisse pas arrêter par mon imperfection mais je l’utilise comme carburant pour avancer.

Je comprends maintenant que mon bégaiement n’est pas une imperfection. C’est un aspect unique de moi. Comme mes empreintes digitales ou mon ADN, il participe à ce qui fait que je suis moi.

Je suis persuadé que je serais une personne différente si je n’avais pas à penser avant de parler. Je dirais peut-être des bêtises si j’étais plus fluent. Je serais peut-être l’une de ces personnes qui parlent beaucoup pour ne rien dire. Je serais peut-être comme ceux qui sortent de leurs gonds à la moindre provocation et hurlent et vocifèrent sans raison apparente. Et ce n’est vraiment pas le genre de personne que je voudrais être.

Le tournant s’est produit lorsque j’ai compris que cet aspect de ma vie ne fait en aucun cas de moi un perdant ou un handicapé. J’ai commencé à me sentir plus à l’aise vis à vis de moi-même. Au lieu de me définir comme une personne avec un trouble de la parole, j’ai commencé à me voir comme une personne courageuse. Je suis quelqu’un qui ne se laisse pas freiner par son incapacité à toujours parler parfaitement. Je suis quelqu’un qui continue à se mettre dans des situations inconfortables, des situations que beaucoup de personnes fluentes redoutent, des situations qui mettent constamment à l’épreuve ma confiance en moi et ma détermination à être entendu.

Je ne considère donc plus mon bégaiement comme mon imperfection. Je l’appelle maintenant mon Opportunité : mon Opportunité de surprendre, mon Opportunité de surmonter, mon Opportunité d’être différent.

Suis-je parfait ? Absolument pas. En fait, mon Opportunité continue à se présenter, parfois même durant des présentations.

Est-ce que je réfléchis toujours avant de parler ? Oui et je le ferai probablement toujours. Ce sera toujours là, pas très loin.

Est-ce que cela m’agace toujours lorsque ça se produit ou lorsque je vois le regard bizarre de mes interlocuteurs lorsque je bute sur mon nom (“avez-vous oublié votre nom ?” demandent même certains) ? Bien sûr.

Suis-je toujours nerveux lorsque nous faisons un tour de table pour nous présenter ? Bien sûr. Mais cela ne m’empêche pas de parler lorsque c’est mon tour.

Parfois, je me demande ce que je ressentirais si je pouvais parler sans appréhension ni préparation. Finalement, même si cela serait sans doute un soulagement, je pense que je me sentirais aussi moins fort.

Voici donc mon conseil pour tous ceux qui ont la même Opportunité que moi : travaillez dur et continuez à voir vos orthophonistes, ils peuvent vraiment vous aider beaucoup – mais aussi, accueillez celui que vous êtes, acceptez le fait que vous n’êtes pas comme toute le monde - et que c’est une bonne chose.

Ne laissez pas votre incapacité à tout dire parfaitement vous amener à ne rien dire du tout. Ne laissez pas votre Opportunité vous réfréner, servez-vous en plutôt comme carburant pour aller de l'avant.

Lien vers l’article original

Et en bonus, le "Tu m'as eue sur ton bonsoir" !



Et Le subliiime "Secret Garden" avec la craquante Renée Zellweger :





31 oct. 2018

Come on Erin !



Erin, 16 ans, a commencé à bégayer à l'âge de 3 ans et n’aurait jamais imaginé qu’elle remporterait un jour un concours inter-écoles d'éloquence.

Dans une interview, elle est revenue sur son parcours et a délivré un message décomplexé et inspirant :

"Le moment où j’ai gagné était incroyable, je n’ai pas de mots pour le décrire. Je ne pouvais croire que j’avais réussi à gagner.

On m’a toujours appris à parler quoi qu’il arrive. Si vous pouvez vous écouter bégayer toute la journée, les autres peuvent bien vous écouter 10 minutes !

Ma thérapie a pris la forme d'un voyage durant lequel je suis passé de l’envie de me débarrasser du bégaiement à la résolution d'apprendre à vivre avec.

Si vous avez un ami ou un enfant qui bégaie, la chose la plus importante que vous pouvez faire est d'accepter que c’est juste une partie de leur personnalité, une part d’eux-mêmes.

Ce n’est pas parce que vous bégayez que vous n’êtes pas capable de parler. Cela signifie juste que ça vous prend un peu plus de temps qu’aux autres.
Vous n’êtes pas stupide, vous n’êtes pas lent, vous n'avez pas un horrible problème psychologique. Bégayer veut juste dire que vos mots ne peuvent pas sortir rapidement."

Voici le lien vers son interview (en anglais).

Come on Erin !

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