31 oct. 2011

Le bégaiement, c’est comme l’escalade, il faut trouver les bonnes prises ! Les 12 leçons de Brad

Rechercher sur Internet de l’information sur le bégaiement ressemble à une flânerie au milieu d’un marché ou d’un vide-grenier. Vous passez devant des stands sans intérêt, vous rencontrez des vendeurs qui font la gueule, d’autres qui rameutent le chaland pour faire la démonstration d’un article miraculeux « vu à la télé » (sauf que quand vous le ramenez chez vous, ça fonctionne beaucoup moins bien et votre bidule magique et révolutionnaire finit dans un coin du garage) et, surtout, vous ne savez souvent pas à l’avance ce que vous allez trouver… et même pas ce que vous cherchez !
Mais si vous ne vous découragez pas, si vous osez fouiller dans les cartons, ouvrir les malles, soulever les bâches, vous allez invariablement dénicher une pépite. C’est ce qui vient encore une fois de m’arriver. Je préparai un article qui me motivait assez mollement et, en recherchant de la documentation pour l’illustrer, je suis tombé, de lien en lien, sur le témoignage de Brad, un jeune garçon de 13 ans qui bégaye.
Ma pépite avait un peu de poussière car le texte date de 1999 mais cela n’enlève rien à son intérêt et j’ai donc décidé de vous la traduire. En effet, dans cet article, Brad explique brillamment et simplement comment sa pratique de l’escalade lui a été utile pour gérer son bégaiement.
Je vous recommande vivement sa lecture car le jeune ado a parfaitement résumé ce qui l’a aidé et que l’on retrouve dans de nombreux témoignages de personnes ayant surmonté leur bégaiement. Et cela vous donnera aussi peut-être l’envie de vous livrer à un petit exercice qui pourra vous aider…

Voici donc la traduction des 12 leçons de Brad (on se retrouve juste après pour quelques compléments).

Les leçons que j’ai apprises de l’escalade
Brad, élève de 4ème

Quand on fait de l’escalade en intérieur, il y a deux personnes : une qui grimpe pendant que l’autre tient la corde qui est reliée au plafond. Donc, si vous tombez, cette personne vous rattrapera. J’ai tiré de nombreuses leçons de l’escalade qui m’ont également été utiles pour ma parole.

• Vous devez apprendre et ensuite vous exercer
Pour l’escalade, nous devions nous exercer encore et encore avant même de pouvoir aller sur le mur. C’est la même chose pour la parole : vous devez pratiquer les techniques de fluence afin de les utiliser de mieux en mieux.

• Vous devez prendre plus de responsabilités
Quand nous nous sommes mis par deux pour escalader, je me souviens avoir pensé que je ne m’attendais pas à être en charge de la sécurité d’une autre personne. Cela signifiait que je devais être vraiment responsable. Cela m’a rappelé la manière dont je percevais le travail sur ma parole. J’ai appris que gérer le bégaiement relève de MA responsabilité et que je dois assumer cela de plus en plus au fur et à mesure que je grandis.

• Vous devez avoir confiance en l’autre
Lorsque je grimpais, j’avais besoin de faire confiance à mon partenaire, de savoir qu’il ne me laisserait pas tomber. Avec le bégaiement, vous devez faire confiance à vos interlocuteurs, enseignants, amis, votre orthophoniste, parents et savoir qu’ils vont vous écouter et vous envoyer des messages positifs. Vous devez aussi vous faire confiance pour atteindre vos objectifs.

• Une communication efficace est essentielle
Quand on fait de l’escalade, il faut communiquer : c’est une question de sécurité. Dans la parole, la chose la plus importante est de transmettre votre point de vue, que vous bégayez ou non. Le message est plus important que la manière dont vous le dites.

• Vous devez vaincre votre peur
Quand nous avons commencé à escalader le mur, je pense qu’au début nous avions tous un peu peur. Mais nous avons fait face parce que nous faisions confiance à la personne qui tenait notre corde. J’avais aussi confiance dans mon entraînement et j’ai eu moins peur en voyant les autres réussir. Je me suis donc lancé et j’ai moi aussi grimpé. Lorsque je parle devant un groupe, j’ai peur. La peur a beaucoup à voir avec la parole. Si vous ne l’affrontez pas, vous allez vous retenir. Si vous la surmontez, vous apprendrez à avoir chaque fois de moins en moins peur.

• Ce n’est pas grave de faire des erreurs
Une chose est particulièrement évidente pour moi : « ce n’est pas grave de faire des erreurs. » Parce que si nous ressentons l’obligation de devoir escalader parfaitement à
chaque fois, il y a des chances pour que ça se passe mal. Si vous bégayez, ce n’est pas la fin du monde. Si vous vous dites que ce n’est pas bien, si vous mettez trop de pression sur votre parole afin qu’elle soit parfaite, vous vous découragerez chaque fois que vous ferez une erreur.

• C’est normal de se sentir frustré; vous finirez par y arriver
A l’escalade, nous avons plusieurs fois été frustrés, comme pour la parole. Continuez à essayer et vous allez finir par « y arriver » un jour. Faites vous confiance.

• Ce n’est pas grave de tomber. Vous vous rattrapez et repartez de l’avant
Parfois sur le mur, je glissais et me rattrapais. Je recommençais simplement d’où je me trouvais. Si vous bégayez, ce n’est pas un problème et vous pouvez reprendre votre message là où vous l’avez laissé.

• Si vous retombez jusqu’en bas, recommencez
Lorsque je faisais une grande chute durant une ascension, je repartais d’en bas mais je savais que j’avais acquis les compétences dont j’avais besoin pour recommencer. Parfois, nous avons des accrocs dans notre parole. Ce n’est pas un problème. Nous avons appris ce qu’il faut faire et pouvons recommencer.

• Restez calme
J’ai pensé à ça parce qu’une de nos orthophonistes a le vertige. Lorsqu’elle est arrivée en haut, elle avait vraiment très peur de redescendre, et nous lui avons tous parlé pour l’aider à rester calme. En m’occupant de mon bégaiement, j’ai dû apprendre comment gérer la peur et me calmer quand je suis nerveux afin de mieux gérer ma parole.

• Quand vous êtes face au vide, faites confiance à ceux qui vous soutiennent
Lorsque nous arrivions en haut du mur, nous devions nous tenir sur un rebord et ensuite nous pencher pour commencer à redescendre. Nous devions vraiment faire confiance à la personne qui nous assurait. Quand je suis vraiment anxieux et nerveux au sujet de ma parole, je fais confiance aux personnes qui sont derrière moi et qui me supportent quoi que je fasse ou dise.

• Vous devez juste trouver les bonnes prises
Lorsque j’escaladais, mon partenaire et moi nous donnions mutuellement des conseils sur la voie à suivre et sur la meilleure prise pour poursuivre notre ascension. En apprenant à gérer mon bégaiement, j’ai découvert que j’ai besoin de trouver ce qui marche pour moi. J’ai besoin d’utiliser mes propres mots pour m’exprimer, de trouver mes meilleures chances et opportunités pour parler et de découvrir quelles techniques marchent le mieux pour moi. Les autres peuvent me guider, mais je dois trouver mes propres « bonnes prises ».

Fin de la traduction (Goodbye Bégaiement - octobre 2011)

Voila ! Epatant le jeune Brad, non ?

Il faut savoir qu’il n’est pas rare de trouver ce type de témoignage sur ce que peut apporter la pratique sportive. Ainsi Walt Manning, qui bégayait et est devenu orthophoniste, nous raconte : « Les expériences que j’ai vécues comme nageur au Lycée m’ont enseigné bien plus que je l’avais réalisé à ce moment-là. Je vis combien il était important de pratiquer pendant de longues heures, pas seulement pour apprendre la technique, mais pour que celle-ci fasse partie de vous et que vous deveniez plus confiant en vos capacités. J’ai appris qu’en persistant, on devient capable de s’améliorer et de performer d’une manière qui nous semblait impossible pendant les premières étapes de cet apprentissage. Je suis devenu un nageur plus rapide que je ne l’imaginais et j’ai explosé des records que je ne pensais même pas atteindre. Je crois que ces leçons se sont transposées à mes expériences avec mon élocution. »

Je suis également en train de traduire le témoignage de Bryan, qui explique comment son expérience de boxeur professionnel l’a aidé dans son combat contre le bégaiement : « Je pense que l’entraînement quotidien a été une clef de mon succès pour améliorer ma parole. En tant qu’ex-boxeur professionnel, j’ai compris ce que cela demandait de s’entraîner régulièrement et d’apprendre les bonnes techniques de boxe. S’entraîner à devenir un boxeur est très similaire au dur travail nécessaire pour parler avec plus de fluence. Je me souviens souvent d’une phrase de Larry Merchant, un commentateur de combats de boxe, qui disait "Les bonnes choses arrivent quand vous n’abandonnez pas." Je n’ai jamais voulu abandonner les techniques qui pouvaient m’aider à gagner plus de contrôle sur mon bégaiement. »

Attention ! Cela ne veut pas dire que les enseignements tirés par Walt ou Bryan vous conviendront personnellement mais simplement que vous pouvez trouver dans vos réussites passées des qualités, des compétences, des expériences qui peuvent vous aider  pour relever le défi du bégaiement.

Et la bonne nouvelle, c’est que cela marche aussi dans l’autre sens ! En effet, ce que vous avez appris pour surmonter ou apprivoiser votre bégaiement peut vous servir pour relever d’autres défis ou affronter d’autres épreuves.

Ainsi ce témoignage de Serife sur un forum américain : « Savoir me laisser aller (lorsque je parle) m’a aidé dans d’autres domaines de ma vie. Actuellement, j’apprends à conduire. Et c’était vraiment pénible pour moi parce que quand je suis derrière le volant, j’ai très peur de faire une erreur et de provoquer un accident. Mais après avoir décidé de laisser aller, ma conduite s’est réellement améliorée ! Je n’attendais pas ce résultat soudain ! »

J’ai également connu cela récemment. Mon épouse a eu la bonne idée de m’offrir un baptême de saut en parachute… en solo ! Je vous laisse imaginer les idées qui ont commencé à me passer par la tête : peur, anticipation du pire, tentation d’évitement… Exactement la même chose que pour une prise de parole en public ! Et bien, j’ai justement décidé d’utiliser ce qui m’aide lorsque je dois faire une intervention devant une assemblée : refus de me défiler, concentration sur la préparation, visualisation positive, recherche du plaisir… Une manière constructive d’appréhender un événement que je n’aurais peut-être pas eu à ma disposition si je n’étais pas une personne qui bégaie. Pour la petite histoire, j’ai donc bien sauté… et bien atterri puisque je peux rédiger ce post aujourd’hui !

Voici donc une idée d’exercice à faire pour un ado ou un adulte :
- Quels enseignements acquis dans la pratique du sport, de la musique ou d’une activité qui me passionne peuvent me servir pour surmonter mon bégaiement ?
- Et inversement, dans que j’ai appris de mon parcours avec le bégaiement, qu’est-ce qui pourrait me servir pour affronter d’autres défis ?

Je vous laisse réfléchir !

Laurent

Lien vers l’article original « Lessons I learned while rock climbing »

P.S : Et sur la photo, ce sont deux de mes acrobates sur leur mur d’escalade (la dernière est encore trop petite mais ça va venir) !

8 commentaires:

Yves a dit…

Merci pour ce document pleins d'enseignements (comme d'hab!!). Courage!

Laurent L. a dit…

Merci Yves !

Olivier a dit…

Avec une grosse certitude pour moi, celle de n'être raccroché à rien. Ceci dit j'ai déjà fait de l'escalade j'adorais ça.

Cédric a dit…

Ouaaaah ! Je me rappelle la première fois que j'avais lu ce témoignage sur l'escalade. C'était durant ma première rééducation ! J'espère qu'il parlera autant aujourd'hui que ce qu'il m'avait parlé à l'époque. Merci Laurent.

Laurent L. a dit…

@Cédric : le témoignage avait en effet été publié dans Letting Go, le magazine de la National Stuttering Association. Il a ensuite été souvent cité, encore récemment dans un ouvrage de Walt Manning (Clinical Decision Making in Fluency Disorders) que je recommande à toutes les orthos !

Franck a dit…

c'est vraiment fantastique.moi ,j'ai tirée une lecon d'une experience assez particulière.j'avais un vrai problème a dormir seul,c'était impensable de dormir seul.j'ai pris l'engagement de dormir seul mais les debuts m'ont été tres difficiles,c'était tout un problème.maintenant ,c'est devenu une habitudes,une facilité et parfaitement normal.après avoir lu ton article laurent;je me suis rappeler de cela.merci et je suis entrain de tirer de bonnes lecons de ce cas qui ,a mon humble avis etait similaire a mes peurs que j'ai souvent de begayer.merci

Laurent L. a dit…

Merci pour ton commentaire, Franck. C'est toujours sympa de partager nos expériences.

Patrick a dit…

Excellent article !

Je fais aussi de la boxe et de la natation une fois par semaine. Bon, j'ai toujours le vertige mais tout ça me parle bien.
La notion de confiance en l'autre, auquel nous sommes relié par une corde est intéressante... :)

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