5 mai 2011

Quel métier choisir quand on bégaie ? Le témoignage d'Amy

J’ai souvent des questions sur le choix de son orientation professionnelle lorsqu’on bégaie. Est-ce que je pourrai être prof, avocat, journaliste ou jurer amour et fidélité au prince Harry devant des milliards de téléspectateurs malgré mon bégaiement ?

Je pense sincèrement que le bégaiement ne doit pas nous faire renoncer à un métier qui nous attire. Pour ma part, j’avais au départ choisi des fonctions où il ne fallait pas trop communiquer mais mon attirance naturelle a finalement pris le dessus pour m’orienter vers le marketing et la communication. Téléphoner et faire des réunions téléphoniques, soutenir des dossiers, faire des présentations devant des assemblées : voilà des choses que je pensais ne jamais pouvoir faire lorsque j’avais 20 ans… Et que je ne saurais sans doute pas faire aujourd’hui si je n’avais pas choisi de faire un métier qui me plaît…. Je ne dis pas que j’y excelle… mais je le fais. Et cela a contribué à me montrer que tout est possible.

Mon cas est loin d’être isolé : j'ai croisé récemment une jeune fille qui bégaie et prépare le concours d'orthophoniste. Vous trouverez aussi sur ce lien de multiples témoignages de personnes qui bégaient devenues acteurs, pilotes de ligne, enseignants, présentateurs TV, médecins, téléconseillers, moniteurs d’auto-école, avocats, policiers, politiciens ou encore prêtres !

Le témoignage d’Amy Leggatt, trouvé sur le site de la British Stammering Association, illustre parfaitement ce point de vue. Forte de son expérience de comédienne, chanteuse, vendeuse et bientôt thérapeute, Amy est persuadée d’une chose : la fluence n’est pas nécessaire pour avoir une communication efficace dans son travail !

Je l'ai contactée pour lui demander l'autorisation de traduire et mettre en ligne son texte. Elle a accepté avec beaucoup de gentillesse, alors n'hésitez pas à lui laisser un commentaire (en bonus, elle vous livre même un scoop sur Boucle d’Or !)

Source : magazine 'Speaking Out' de la British Stammering Association -Automne 2010:

Durant ma vie, j’ai eu des jobs aussi divers que chanteuse ou enquêteuse. Néanmoins, il y a toujours eu un fil conducteur entre eux : je n’ai pas laissé le fait que je bégayais m’empêcher de m’y essayer et d’y réussir.

J’ai connu ma première expérience professionnelle alors que j’étais toujours au lycée, à l’école d’art dramatique Italia Conti de Londres, qui a sa propre agence artistique. Les rôles que j’ai tenus étaient principalement basés sur la danse, parce qu’à ce moment là c’était mon point fort. Pourtant, on m’a aussi proposé des rôles de comédienne, dont celui de la sœur de Boucle d’Or dans une production de la chorégraphe Bonnie Lythgoe. Pour l’audition, je devais lire un texte. J’ai réussi à le faire d’une manière suffisamment convaincante pour avoir le rôle, et en bégayant très peu, ce que j’ai déjà souvent entendu de la part d’acteurs qui bégaient. C’est comme si, en se mettant dans la peau d’un personnage, le bégaiement pouvait être atténué. J’ai trouvé cela très intéressant de voir qu’en jouant quelqu’un d’autre, ma parole s’améliorait, bien que je dois aussi souligner que ce n’est pas toujours le cas ! Il m’arrive encore de bégayer en jouant un rôle, même si cela semble se produire de moins en moins souvent !

Une chanteuse qui parle :

Après cette école, en plus d’être danseuse professionnelle, j’ai également travaillé comme chanteuse. Cela nécessitait aussi de parler, notamment pour introduire des chansons sur scène et établir une relation avec l’auditoire. Je ne prétendrai pas que ça n’a pas été parfois épuisant, ça l’a bien sûr été, néanmoins ma passion et mes dispositions pour le chant étaient trop grandes pour laisser la peur de parler sur scène m’empêcher de le faire. Comme dit Anthony Robbins : "Concentrez-vous sur votre but, pas sur votre peur".

J’ai été chanteuse dans plusieurs groupes et j’ai eu des contrats d’enregistrement avec deux majors du disque. En plus de l’enregistrement en studio, ces contrats impliquaient aussi de faire pas mal d’opérations de promotion, notamment des interviews radio ou télé. Si je suis honnête, je dois avouer que ça m’a souvent terrifiée, surtout qu’à l’époque, je n’avais pas vraiment suivi de thérapie orthophonique (le peu que j’ai eue est venue ensuite). J’ai eu de nombreux blocages et j’ai souvent eu recours à des évitements tels que la substitution de mots. Pourtant, malgré mes hésitations et mon bégaiement, j’ai apporté ma contribution aux interviews du groupe, répondu aux questions et sorti quelques plaisanteries, qui heureusement, ont en général fait mouche ! Et mon angoisse que ma maison de disques m’éjecte de ces groupes à cause de mon bégaiement, ne s’est jamais réalisée !

Meilleur vendeuse :

Bien que j’ai réalisé pas mal de choses en tant qu’artiste, j’ai rarement pu en vivre, ce qui m’a amené à rechercher des jobs d’appoint pour pouvoir poursuivre ma carrière artistique. Cela m’a conduit à tenir des emplois de vendeuse, serveuse et enquêteuse (en interrogeant par exemple des personnes dans la rue).

En tant que vendeuse pour plusieurs marques de modes, bien que j’aie connu des degrés élevés d’anxiété et de frustration à cause de mon bégaiement et des sentiments pénibles qui l’accompagnent, j’ai toujours été respectée et appréciée par mes responsables, notamment pour mes qualités de communication. Quand, durant un entretien pour un poste de vendeuse, j’ai mentionné le fait que je bégayais, ma future patronne a répondu : "Le fait que vous bégayiez ne fait pas de différence pour moi, vous m’avez fait une très bonne première impression. Vous avez les compétences et l’expérience qu’il faut pour le poste, de l’assurance et une excellente communication." Elle m’a donné le poste et, lorsque j’ai travaillé pour elle, elle m’a également dit une fois que j’étais la meilleure vendeuse qu’elle ait connue ! C’était vraiment gratifiant ! C’était dû en partie au fait que j’étais régulièrement la meilleure vendeuse de la semaine. Je suis vraiment fière de cela en tant que personne qui bégaie car la vente demande de hautes qualités relationnelles et une excellente communication. Enfant, je n’aurais jamais pensé que cela était possible avec un bégaiement !

Actuellement, je suis responsable adjointe d’un magasin de mode à Londres, tout en me formant pour devenir psychothérapeute. Diriger une équipe comporte aussi des défis, en particulier pour quelqu’un qui bégaie. L’anxiété vis-à-vis de ma parole peut surgir quand, par exemple, il faut former le personnel, parler durant des réunions ou déléguer certaines tâches, sans compter l’utilisation du téléphone. Pourtant, je suis déterminée à faire mon travail au mieux de mes capacités, chose que je crois essentielle dans le climat actuel de compétition qui existe dans le monde du travail, et je ne laisserai pas mon bégaiement interférer dans ma performance au boulot. Donc, je « ressens la peur et je le fais quand même » (Ndt :allusion au best-seller « Feel the Fear and do it anyway » du Dr Susan Jeffer), quotidiennement, car travailler dans la vente nécessite de parler beaucoup et peut être très exigeant socialement.

Changement de carrière

Par la suite, je ne souhaite pas poursuivre une carrière dans la vente bien que, dans une certaine mesure, j’y ai plutôt bien réussi. Au lieu de cela, comme je l’ai mentionné plus tôt, je veux devenir psychothérapeute. Cela est notamment dû à ma propre expérience pour surmonter des difficultés et combats personnels, à commencer par le bégaiement ! J'ai franchi un premier pas récemment en obtenant un diplôme d’art-thérapie. Pour cela, j’ai dû, entre autres choses, être évaluée en tant qu’art-thérapeute devant un groupe et, de manière générale, faire un certain nombre de prises de parole en public. Cela m’a demandé du courage et de la ténacité pour travailler sur le non-évitement de situations de parole qui sont pour moi génératrices d’anxiété. Néanmoins, en passant et obtenant ce diplôme, j’ai appris que je n’ai pas besoin d’être fluente pour avoir un bon contact avec les patients, avoir une bonne écoute, empathique et sans jugement, ou pour posséder les autres qualités et aptitudes requises, verbales ou non-verbales, pour être un thérapeute efficace. Une fois que j’aurai toutes les qualifications requises, j’aspire à une carrière réussie dans ce métier où les défis à relever sont nombreux mais les gratifications exceptionnelles.

Je suis très heureuse qu’on m’ait donnée l’opportunité d’écrire cet article. Je ne l’ai pas fait pour me gargariser de mes réussites mais espère plutôt que cela encouragera les personnes qui bégaient à postuler pour des emplois qui leur plaisent et pour lesquels elles excellent, même si cela requiert beaucoup de communication – et à ne pas renoncer à un travail parce qu’elles bégaient. D’après mon expérience, la communication efficace et la compétence au travail ne dépendent pas de la fluidité de notre parole.

Fin de la traduction

Intéressant, non ? Alors, plutôt que de vous poser la question : « Quel impact négatif aura le bégaiement sur le métier que je choisirai », si vous vous demandiez plutôt « Quel impact positif aura le métier que je choisirai sur mon bégaiement » ?

Laurent

Et n'oubliez pas la page Facebook(cliquez sur j'aime pour suivre le fil d'infos) ! En ce moment, Audrey, une élève ortho, cherche des témoignages de personnes qui bégaient et de parents.

11 commentaires:

Cédric a dit…

Magnifique !
Je l'avais lu il y'a quelques temps. Encore une traduction qui s'imposait : merci Laurent, thank you Amy.

ana a dit…

Et si on se demandait tous "quel impact positif aura le métier que je choisirai sur moi"... ;)

Olivier a dit…

T'as oublié de mettre son numéro de téléphone, à Amy, Laurent.
Ben quoi ? J'ai le droit d'être lourd, moi aussi. Na !

Ryme a dit…

Merci Laurent pour cet article ,c'est magnifique

Amy ,BRAVO !!

Je ferai en sorte d'aller jusqu'au bout de mes rêves aussi et on devrait TOUS pouvoir le faire !

Laurent L. a dit…

Merci à tous les 4 pour vos commentaires, je vois qu'Amy vous inspire et c'est tant mieux ! Par rapport à la remarque d'Ana, je me rends compte de plus en plus que les conseils et exemples qu'on peut donner aux personnes qui bégaient sont souvent valables aussi pour ceux qui ne bégaient pas !

ana a dit…

Remarque encore plus valable après ton dernier article!

Laurent L. a dit…

@Ana : alors mets-lui un petit commentaire, ça me fait tout drôle moi, ce pauvre petit post avec 0 comm !

Laurent L. a dit…

@Ana : durant sa maintenance hier, Blogger a effacé ton dernier commentaire. Désolé ! De mémoire, tu disais que ce blog était absolument génial et que c'était toujours une torture pour toi d'attendre le prochain post, c'est ça, hein ?

Pauline D. a dit…

Article très intéressant (...comme tous les autres du blog d'ailleurs!).
A la fin de cette année scolaire je vais justement devoir choisir quelles études supérieures je vais entreprendre. J'aime vraiment les langues étrangères mais j'ai peur de me lancer la dedans puis de ne pas y arriver à cause de mon bégaiement...Mais je me dit (surtout après lire ton article) que ça serait mieux de quand même tenter de faire ce que j'aime! Je vais en parler à mes profs et je verrai d'ici la fin de l'année...
A bientôt!

Laurent L. a dit…

Salut Pauline, merci pour ton message. La peur de se lancer est normale et n'est pas réservée aux personnes qui bégaient. Il est normal d'avoir de l'appréhension quand on sort de sa zone de confort et qu'on se lance vers quelque chose d'inconnu. Si les langues étrangères t'attirent, ta motivation devrait te permettre de surmonter les obstacles. Et il vaut mieux prendre le risque de réussir que celui de regretter de n'avoir pas essayé :-) Tiens nous au courant !

Startisanat a dit…

Merci pour cet article inspirant pour les personnes qui bégaient certainement mais pour les autres également !!!
Bravo Amy ! Et félicitations pour toutes ces reconversions réussies.
Une très belle inspiration !

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