23 déc. 2014

Thérapie cognitive et comportementale : 8 questions qui peuvent vous aider


Vous vous souvenez peut-être de cette étude qui avait été relayée l’an dernier par la bégosphère, montrant qu’une Thérapie Cognitivo-Comportementale du bégaiement avait un effet visible par IRM sur le cerveau des personnes qui bégaient.

Même si cette étude demande sans doute à être confirmée, cela avait eu le mérite de mettre en avant l’efficacité possible des TCC, celles-ci étant plus en plus utilisées par les thérapeutes du bégaiement.

Bien que j’évoque souvent des techniques issues de cette école (recadrage des pensées négatives, affrontement des peurs,…), je me rends compte que je n’avais pas vraiment écrit un article spécifique sur le sujet. Une lecture récente me donne l’occasion de le faire. Je suis en effet tombé sur le témoignage de John Farroway, un australien qui a passé 70 ans de sa vie à bégayer et a connu une véritable révélation en suivant un programme de thérapie cognitive et comportementale… par Internet !

Ayant l’habitude de dire que j’ai été sauvé par l’Internet, ça ne m’a pas vraiment surpris mais j’avais quand même une petite interrogation sur la crédibilité de ce témoignage.

Or, en approfondissant, j’ai découvert que John avait suivi un programme en ligne proposé par l’Australian Stuttering Research Center, un institut réputé pour ses approches thérapeutiques innovantes. Il a été fondé par Mark Onslow qui jouit d’une belle notoriété et reconnaissance dans le monde du bégaiement puisqu’il est à l’origine des programmes Lidcombe et Camperdown, récemment importés en France.

Ce programme fait suite à une thèse rédigée par le Dr. Fjóla Dögg Helgadóttir : ‘A fully automated online Cognitive Behaviour Therapy for social anxiety for those who stammer’, que vous pouvez lire ICI.

Voici donc la traduction du témoignage de John qui permet de mieux comprendre ce qu’est une thérapie cognitive et en quoi elle peut aider une personne qui bégaie. Au passage, John démontre qu’il n’est jamais trop tard pour trouver une thérapie qui nous convient ! Je vous retrouve à la fin pour le commentaire.

Comment la thérapie cognitive et comportementale m’a aidé
Par John Farroway
(lien vers l’article original)

Durant 70 ans, le bégaiement a eu un énorme impact sur ma vie. Il a été détecté à mon entrée à l’école et j’ai suivi une thérapie lorsque j’avais 9 ans. J’ai connu des difficultés au lycée et dans ma prime jeunesse et j’ai donc de nouveau recherché l’aide d’un orthophoniste. Au bout de six mois, le thérapeute a dit qu’elle ne pouvait rien faire de plus pour moi et m’a adressé à un psychiatre. Celui-ci a détecté une pointe (Note Goodbye Bégaiement : ??) dans l’hémisphère gauche de mon cerveau et m’a prescrit des sédatifs pour m’aider à gérer mon bégaiement. Il m’a également suggéré de changer de travail et de quitter la maison. Je l’ai fait et mes nouveaux collègues étaient si sympathiques que je ne me souciais plus de mon bégaiement au travail. Quelques années plus tard, j’ai de nouveau changé de job et j’ai quitté le nid familial. Ces deux changements se sont traduits par une amélioration de ma fluence et j’ai abandonné ma médication.

Lorsque j’ai eu 50 ans, j’ai découvert le programme “Parler doux”. J’ai trouvé un thérapeute qui me l’a enseigné et je l’ai vu pendant six ans, en m’entraînant également une heure chaque soir. A la fin j’étais quasiment débarrassé du bégaiement. Cependant, mon utilisation de comportements de sécurité, tels que l’évitement et la substitution de mots, faisait que j’étais très réticent à parler à plus d’une personne à la fois.

A l’aube de mes 70 ans, j’ai alors pris connaissance d’un programme en ligne de Thérapie Cognitive et Comportementale (TCC) proposé par l’Australian Stuttering Research Centre. Je l’ai suivi et ma vie a été transformée.

Anxiété sociale

Des études récentes ont confirmé qu’un nombre inquiétant de personnes qui bégaient sont en proie à l’anxiété sociale (Note Goodbye Bégaiement : cf mon article sur le sujet). Dans ce cas, les gens redoutent tellement d’afficher leur bégaiement que cela interfère avec leur qualité de vie. Ils limitent ou choisissent d’éviter les situations sociales et peuvent délibérément éviter les mots difficiles dans les restaurants ou les bars, choisissant non ce qu’ils aimeraient mais ce qu’ils peuvent dire. Le bégaiement peut amener les gens à changer de mot en milieu de phrase ou à masquer toute disfluence. Le comportement d’évitement et le bégaiement masqué peuvent faire payer un lourd tribut émotionnel. L’anxiété sociale associée peut provoquer des dégâts sociaux, scolaires et professionnels. En comparant la population qui bégaie avec celle qui ne bégaie pas, la même étude a montré qu’une personne qui bégaie a de 16 à 34 fois plus de chances de développer un trouble de l’anxiété.

Qu’est-ce que la Thérapie Cognitive et Comportementale ?

La TCC est une forme de psychothérapie qui peut aider à gérer les problèmes d’anxiété sociale de façons plus positive en modifiant notre manière de penser et de nous comporter. Cela vous encourage à examiner comment vos actions peuvent affecter vos pensées et vos sentiments. Ce qu’une personne pense de son bégaiement affecte la manière dont elle le ressent. Plus une personne prête attention à son bégaiement, plus elle se sent mal. La TCC fournit des techniques pour gérer ces sentiments négatifs.

L’approche thérapeutique des TCC est basée sur la croyance que notre comportement (ce que nous faisons et comment nous réagissons), nos émotions et nos perceptions sont intrinsèquement liés. En d’autres termes, comment nous nous sentons et ce que nous pensons affectent la manière dont nous nous comportons. La TCC établit que nos réactions aux situations et aux événements, ainsi que nos comportements sont les résultats de nos perceptions de la situation ou de l’événement. Nous pourrions supposer que si nous ressentons de l’anxiété à l’approche d’un événement, c’est cet événement qui cause l’anxiété. Les praticiens de la TCC enseignent que ce n’est pas le cas. En fait, c’est ce que nous pensons ou croyons sur l’événement qui cause l’anxiété. L’alternative est également vraie : si nous anticipons avec joie un événement, nous serons excités plutôt qu’anxieux.

Le procédé TCC identifie les pensées et croyances sur un sujet ou une situation en particulier et regarde s’il y a des « erreurs de pensée », ou des « pensées négatives automatiques » (PNA). Ruminer peut mener à un cercle vicieux qui sape le moral ou le maintient à un niveau bas. Les PNA incluent, entre autres, le « catastrophisme » (s’attendre au pire), « la lecture de pensée » (penser que nous savons ce que les autres pensent), « la prédiction » (ce qui va se passer) et « la pensée en noir et blanc » (voir la situation d’une seule façon, sans nuance). La validité de ces pensées et croyances est alors remise en cause.

Questions TCC standard utilisées pour remettre en cause les erreurs de pensée :

Note Goodbye Bégaiement : avant de lire ce qui suit, amusez-vous à faire l’exercice avec une pensée que vous avez souvent. Exemple : si je bégaie, les gens vont se moquer de moi ou ne vont pas me prendre au sérieux ou vont penser que je suis nul… Si je bégaie, je ne pourrai pas avoir ce travail, etc.

1. Concrètement, qu’est-ce qui prouve que cette pensée est vraie ?
2. Concrètement, qu’est-ce qui prouve que cette pensée est fausse ?
3. Que diriez-vous à un ami (pour l’aider) s’il avait cette pensée ?
4. Pensez à l’ami ou membre de votre famille qui vous soutient le plus et est le plus rationnel. Comment réagirait-il à la pensée causale (celle qui cause une émotion)? Que dirait-il ?
5. Est-ce que votre inquiétude porte sur un résultat que vous ne pouvez pas contrôler ? En quoi cette inquiétude est-elle utile ?
6. Quel effet vous fait cette pensée ? Comment vous fait-elle vous sentir ? Est-elle utile en quoi que ce soit ou est-elle juste pénible?
7. En quoi votre vie serait différente si vous ne croyiez pas cette pensée ?
8. Si la pensée causale était vraie, au pire que pourrait-il se produire ? Est-ce aussi terrible que ce vous pensez ?

Le procédé TCC suggère de tenir un journal de ses pensées, sentiments et réactions. C’est une approche active et non passive. On doit changer ses pensées négatives en pensées plus aidantes, affirmatives ou équilibrées. La TCC s’adresse aussi à notre perception de la manière dont les choses devraient être et nous enseigne que nos pensées ne sont pas des prédictions ou des faits.

Autres aspects de la TCC

La Technique d’Entraînement de l’Attention est parfois utilisée en TCC pour augmenter notre niveau de flexibilité mentale. En écoutant et prêtant attention aux divers sons quotidiens qui nous entourent, elle permet à notre pensée d’échapper aux pensées, idées et sentiments négatifs.

La “Ré-écriture” est un autre aspect et peut être utilisée pour prendre le contrôle sur un événement critique du passé qui a été la cause d’une grand contrariété ou anxiété. Dans un environnement calme, on ferme les yeux et on se remémore cet événement critique de notre passé. On voit l’image, on se fond dedans et on “ré-écrit”’ l’événement en élaborant une issue plus agréable, afin que l’ancienne conséquence de cet événement soit remplacée.

L’”abandon des comportements de sécurité’ fait aussi partie du programme TCC. Les comportements de sécurité sont souvent utilisés pour éviter qu’une situation redoutée se produise. Pourtant, bien que l’utilisation d’un comportement de sécurité puisse réduire l’anxiété, y recourir fréquemment ne donne pas le résultat attendu et renforce les peurs.

Avec la TCC, on ne doit pas écouter les moments d’inquiétude et on ne doit plus laisser l’anxiété et les pensées négatives conduire notre vie. Nous sommes trop nombreux à ne pas profiter des moments agréables de la vie en ressassant des pensées sur des choses triviales ou des incidents. On devrait identifier ses pensées inutiles et apprendre à les recadrer et les restructurer.

Comment j’ai bénéficié de la TCC

Le programme TCC en ligne auquel j’ai participé s’intitulait "Traitement Internet pour les adultes qui bégaient”. Il a été mis au point par l’Australian Stuttering Research Centre, basé à l’Université de Sydney. Il est financé par des fonds publics et privés et est le leader mondial dans la recherche pour le bégaiement. Nous avions une période de cinq mois pour faire le programme. Il était conseillé d’y accéder deux fois par semaine.

Le programme était complètement automatisé avec 70 à 100 enregistrements audio réalisés par deux psychologues. J’ai rempli des questionnaires au début et j’ai ensuite été guidé à travers plusieurs leçons et exercices pour remettre en cause mes pensées négatives. A la fin, j’ai rempli les mêmes questionnaires que ceux du début et on m’a présenté des graphiques comparant mes symptômes d’anxiété avant et après.

Le programme avait neuf étapes :

1. Pré-questionnaires;
2. Exercices de pensée;
3. Remettre en question vos pensées;
4. Créer votre modèle (à partir des réponses que vous avez données au questionnaire);
5. Expérimentations comportementales;
6. Approfondir la remise en cause de vos pensées;
7. Auto-traitement, incluant la Technique d’Entraînement de l’Attention et la Ré-écriture;
8. Prévention de la rechute;
9. Post-questionnaires.

Ce programme a été un des grands moments de ma vie. Il s’appuyait sur le fait que les personnes qui bégaient ont souvent des pensées et croyances indésirables et on m’a montré comment les changer. Les résultats ont été immédiats. L’élément majeur que j’ai gardé du programme a été l’abandon des comportements de sécurité. J’étais capable de sortir et d’arrêter de recourir à ce que j’utilisais depuis des années. Réécrire le scenario m’a aussi aidé ; J’ai rappelé mes souvenirs les plus négatifs de mes années lycée, lorsque j’avais des problèmes à dire mon nom, prétendant devant la classe ne même pas connaître mon patronyme. En utilisant la technique, j’ai travaillé à la réécriture de ce souvenir et maintenant cela n’a plus le même impact.

Peu après la fin du traitement, j’ai participé à un diner avec 25 personnes. Habituellement, j’aurais participé le moins possible à la conversation. Mais à cette occasion, j’ai utilisé les techniques que j’avais acquises et j’ai parlé presque non-stop, à tel point qu’on m’a demandé à plusieurs reprises d’arrêter de parler et de me mettre à manger car tout le monde attendait que j’aie fini mon plat pour pouvoir passer au suivant !

J’aborde maintenant chaque conversation avec détermination et courage. Je ne répète plus dans ma tête ce que je vais dire avant de le dire. Je suis devenu très loquace et je n’ai aucun problème à parler durant des réunions pour prendre part à la discussion. Les gens que j’ai rencontrés depuis que j’ai suivi le programme TCC ne se doutent pas que je bégaie et lorsque je leur dis, ils sont épatés par mon histoire et la manière dont la TCC a changé ma vie.

Fin de la traduction


J’espère que ce témoignage vous aura permis de mieux comprendre en quoi consiste cette thérapie. Sachez que l’Australian Stuttering Research Center cherche régulièrement des volontaires. Si vous parlez anglais, vous pouvez écrire ici.

Reste la question la plus importante : quelles sont mes chances de me libérer du bégaiement grâce à cette thérapie ?

L'objet de cet article n'est pas de dire que la TCC est le remède miracle et universel au bégaiement.  Mon opinion sur le sujet rejoint celle de mon collègue blogueur « Stuttering Jack » . Voici ce qu’il en dit :

"La Thérapie Cognitive et Comportementale est de plus en plus utilisée pour traiter le bégaiement en se basant sur le postulat que le bégaiement est aggravé par l’anxiété et que, dans de nombreux cas, celle-ci peut être gérée (…).

Ceci étant dit, je ne crois pas que la TCC soit une approche viable pour TOUTES les personnes qui bégaient, en particulier celles qui ont des blocages sévères. Je pense que c’est plus adapté pour des gens ayant un bégaiement léger, irrégulier ou masqué et de fortes réactions psychologiques à leur disfluences.

La TCC peut aider ces bègues légers ou masqués lorsqu’ils ont tendance à “catastropher” la possibilité qu’ils puissent bégayer. Mais je pense que ce sera moins utile pour des personnes ayant un bégaiement visible, chronique, avec des années d’expérience qui confirment leurs croyances sur l’effet d’un bégaiement sévère, à la fois sur eux-mêmes et leurs interlocuteurs. Ces personnes « savent » ce qui va arriver et « quand » cela arrivera et « combien » difficile ce sera et quelle en sera la conséquence. Ce n’est pas imaginé ou « catastrophisé ». 

Ce n’est pas bien de dire à une personne affligée d’un bégaiement chronique que son bégaiement n’impressionnera pas défavorablement celui qui l’écoute, lorsque ses expériences confirment cette croyance.
Ce n’est pas bien de dire à un bègue sévère que les personnes ne le traiteront pas différemment s’il a des blocages sévères et répétés, alors que son expérience confirme cette croyance. 
Ce n’est pas bien de dire au bègue sévère de ne pas se soucier de ce que les autres pensent, quand il est en réalité davantage soucieux de son propre jugement sur lui-même. C’est particulièrement vrai s’il est fluent dans de nombreuses situations et capable d’expérimenter le monde à la fois en tant qu’orateur fluent et non disfluent. 

Parfois l’évitement et les comportements de sécurité sont plus apaisants pour le bègue sévère que de continuellement mettre sa main dans le feu pour voir si ça fait toujours mal. Les praticiens de la TCC, lorsqu’ils travaillent avec des personnes qui bégaient, doivent se souvenir que le bégaiement est plus un problème cérébral qu’un process cognitif. Ceci dit, il faut reconnaître que la TCC consiste plus à modifier l’expérience psychologique du bégaiement que l’expérience physique des disfluences et, vu comme cela, tout ce qui peut rendre l’expérience du bégaiement moins pénible vaut la peine d’être essayé. Pour cette raison, je pense que la TCC peut être utilisée avec succès pour traiter les bègues sévères si elle est proposée en complément d’un programme de construction de la fluence pour aider l’individu à accepter non pas son bégaiement mais sa nouvelle façon de s’exprimer."

Merci Jack pour ces paroles franches et directes. En résumé :
- La TCC devrait pas mal vous aider si vous avez un bégaiement masqué ou si vous avez déjà un bon niveau de fluence dans certaines situations ou à certains moments.
- si vous avez un bégaiement sévère, ce ne sera sans doute pas suffisant mais cela peut vous aider à oser utiliser les techniques de fluence.

Pour moi, la question à se poser est donc : ai-je des troubles de l’anxiété et est-ce que cela a une incidence sur mon bégaiement ?

Si vous avez du mal à répondre, il existe des tests pour évaluer votre niveau d’anxiété sociale. Si la réponse est oui, la TCC peut vous aider. Elle peut même être dans certains cas suffisante pour atteindre le niveau de confort souhaité. Selon la sévérité du bégaiement, elle peut aussi accompagner un programme d’apprentissage de techniques de fluence (ces dernières pouvant également parfois suffire à s’affranchir du bégaiement).

A vous de trouver le bon dosage du cocktail.

Alors, tchin, tchin et joyeuses fêtes !

Laurent

3 commentaires:

Richard a dit…

Merci Laurent pour ce merveilleux article. C’est du vrai Lagarde. J’aime bien les pertinentes remarques de Stuttering Jack que tu as ajoutées à la fin. Je n’avais jamais vu les choses de cette façon et je crois qu’il apporte des vérités auxquelles on avait pas pensées.

Phil a dit…

Merci Laurent. Article remarquable.

Bonnes fêtes !

Phil

Laurent L. a dit…

Merci beaucoup Phil, je te souhaite une excellente année !

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