1 août 2013

Bienvenue dans le monde du bégaiement

Phil est Directeur de la Rédaction de deux journaux américains « The Observer Tribune » et le « Mount Olive Chronicle ».

Bon… Je sais… Laminé par la canicule et votre époustouflante prestation scénique de la nuit dernière au Macumba Night, vous daignez à peine lever une paupière pour lâcher : « Et alors ? »

Et alors ? Phil ne bégaie pas… Mais il est le papa d’un garçon qui bégaie. Ah ! Ca devient intéressant, non ?

Et si je vous dis que Phil a profité de la tribune de son journal pour expliquer à ses lecteurs ce que peut être la vie d’une personne qui bégaie ? Ah ! Ah ! Vos deux paupières se soulèvent, la curiosité pétille dans votre regard et vous oubliez les boums boums de DJ Lionel qui vous fracassaient encore la tête il y a quelques instants.

Alors bonne lecture !

Laurent


Bienvenue dans le monde du bégaiement.
Par Philip Garber

Il y a deux semaines, dans l’avion de retour de la conférence de la National Stuttering Association à Phoenix, mon fils Philip a demandé un Coca Light.

L’hôtesse, si c’est toujours ainsi qu’on les nomme, a apporté à Philip un Coca Light et un café. Apparemment, elle essayait de couvrir ses arrières. En effet, Philip avait bégayé sa commande et on aurait pu comprendre qu’il demandait un Coca et un Café. Il n’a pas gardé son café.

On peut se demander pourquoi l’hôtesse ne pouvait pas attendre que ce jeune homme finisse de s’exprimer afin de lui donner seulement ce qu’il voulait : un Coca Light. Cette expérience est vécue régulièrement par toute personne qui bégaie, qu’il s’agisse de cocas ou de kangourous.

Un soir, après avoir participé à un atelier, trois d’entre nous sommes allés dîner et la serveuse, si c’est toujours ainsi qu’on les nomme, a apporté les plats. Mon fils a essayé de sortir un “merci” mais il n’a pas été assez rapide. Et la serveuse s’est éclipsée, pensant apparemment qu’elle avait affaire à un gamin très malpoli.

Mon ami israélien, un ingénieur qui bégaie, était à notre table et nous a avoué avoir eu de nombreuses fois ce genre d’expérience. Il expliquait que toutes les serveuses du monde doivent le trouver malpoli parce qu’il ne dit jamais merci.

Ce sont juste de petits exemples des mésaventures que vivent constamment les personnes qui bégaient. Le pire c’est lorsque les gens partent en laissant le bègue au milieu d’une phrase ou, le plus courant, quand ils l’interrompent pour la terminer à sa place. Comme c’est présompteux de leur part ! Pourquoi diable quelqu’un peut-il penser savoir ce qu’un bègue veut dire avant qu’il ne le dise ?

Je sais que mon fils a plein de choses intéressantes à dire. Alors, vous savez ce que je lance à celui qui ne peut pas attendre qu’il finisse sa phrase ? « C’est vous qui y perdez. »Voilà ce que je dis.

Dans la vraie vie, vous ne rencontrez pas beaucoup de personnes qui bégaient. En fait, je n’en connais pas, excepté mon fils et les jeunes qui sont membres de la troupe de théâtre new-yorkaise « Our Time Theater Co. » A part eux, je pense n’avoir rencontré qu’une seule personne qui bégaie. C’était un agent immobilier que je connaissais. Il faisait son boulot en gardant la tête baissée.

Or, à cette conférence annuelle, presque tout le monde bégaie. Pas moi. Pourtant, j’ai eu parfois une furieuse envie de bégayer. Une fois par an, mon fils est la norme. Pensez à ça. Etre différent de presque toutes les personnes que vous rencontrez, excepté une semaine par an.

La conférence comprend des ateliers tous en lien avec le bégaiement mais le message principal c’est que les gens ne sont pas plus définis par leur bégaiement qu’une personne blonde n’est définie par sa couleur de cheveux.

Il y a plein de parallèles avec d’autres clichés débiles. On attend des autistes qu’ils soient ou savants ou totalement incapables d’entrer en relation avec les autres. Les gens ayant une infirmité motrice cérébrale ou d’autres infirmités sont censés avoir un caractère faible. Et puis il y a les bons vieux stéréotypes des noirs paresseux et des juifs cupides…

Beaucoup de gens semblent penser qu’une personne qui bégaie n’est probablement pas très intelligente mais j’ai croisé à cette conférence beaucoup de personnes devant lesquelles je me suis senti comme une andouille. Pour vous donner un petit échantillon, j’ai discuté avec un groupe composé de deux orthophonistes, d’un patron d’une petite entreprise de Brooklyn et d’un analyste du renseignement pour le FBI. Oui, comme on le voit, vraiment un groupe de décérébrés.

J’ai eu plein de révélations qui m’ont ouvert les yeux. L’une s’est produite lorsque j’ai réalisé que je pense au bégaiement de Philip essentiellement lorsque je suis avec lui. Et même alors, généralement, je ne me focalise pas dessus. Il en va différemment de la personne qui bégaie : elle est consciente de son bégaiement depuis le moment où elle se réveille et espère que ce sera une bonne journée pour sa parole, jusqu’au moment où elle va se coucher. Pensez-y. Vivre avec quelque chose qui fluctue de léger à exaspérant, sans raison apparente.

Les billes ou les cailloux dans la bouche ne marchent pas, les cigarettes ne marchent pas, le Yoga ne marche pas, le maraboutage ne marche pas. C’est pour cela que les personnes qui bégaient doivent se concentrer sur ce qu’elles veulent accomplir et non sur ce qu’elles ne peuvent pas accomplir. C’est à peu près la même chose pour quiconque a une différence. Mais ce qui est différent et même cruel dans le bégaiement, c’est qu’il n’a pas de logique. Il ne va pas nécessairement empirer avec le stress ou diminuer avec la relaxation.

Quelqu’un a suggéré que Philip chante tout le temps parce que les bègues ne bégaient pas quand ils chantent, comme le chanteur de country Mel Tillis. C’est comme conseiller à quelqu’un de dire le mot “grenouille” tous les quatre mots. C’est un tantinet inconfortable. Un autre lui a suggéré de prier chaque fois qu’il bégayait. Les gens ont plein de bonnes idées.

On peut comprendre qu’il soit difficile pour une personne qui bégaie de prendre confiance en soi et de parler en public. Pourtant, nombre de personnes présentes à cette conférence ont dépassé leur bégaiement. Non pas qu’elles ne bégaient plus – beaucoup ont encore des bégaiements prononcés – mais elles réussissent dans ce qu’elles entreprennent et au diable le bégaiement !

Il y avait un orateur, un jeune et beau garçon, qui mettait une éternité à sortir ses mots et dont le visage se contorsionnait quand il bloquait. Mais il a réussi à sortir ses mots. Tous. Il y avait un joueur de football professionnel des N.Y. Giants qui a expliqué comment il a appris à rire avec ceux qui riaient de lui. Il y avait des hommes d’affaires qui bégayaient toujours mais seulement en la présence rassurante d’autres personnes qui bégaient.

Je ne renonce pas devant le bégaiement de Philip mais parfois c’est difficile. Je dois admettre que tout ce qu’il dit ne vaut pas son pesant d’or. Avec une personne qui ne bégaie pas, vous savez assez vite si son discours est inepte. Avec une personne qui bégaie, vous devez rester planté et patienter avant d’être sûr qu’il n’a rien d’intéressant à dire.

Et il y a ce truc du contact visuel. Il est important que l’interlocuteur fasse preuve de bonnes manières et de sensibilité en maintenant le contact visuel avec une personne qui bégaie. Cette règle devrait d’ailleurs s’appliquer dans toute conversation avec n’importe qui. Mais c’est difficile avec une personne qui bégaie si on a un train à prendre, une alerte au feu ou tout autre problème qui ne peut attendre. Mais généralement, les gens sont trop pressés et trop égoïstes pour simplement attendre que la personne qui bégaie ait terminé.

Au final, on est seul avec son bégaiement, comme c’est le cas pour toute différence physique, émotionnelle ou psychologique. Je dis à mon fils qu’il a le choix : soit il rampe au fond d’un trou et se sent mal à cause de son bégaiement, soit il sort la tête de l’eau et fait ce qu’il a envie de faire.

Je lui ai dit aussi qu’il n’y avait pas de honte à tomber un million de fois. La seule honte, c’est de ne pas se relever. C’est peut-être un lieu commun mais c’est vrai.

Lien vers l'article original
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Phil junior a de la chance d'avoir un papa comme ça, vous ne trouvez pas ?

2 commentaires:

Celunia - Célia P. a dit…

Son père est génial :)
Très intéressant cet article :D
même si chez moi c'est vrai que ça augmente avec le stress ^^ - mais ça dépend des gens - j'ai rencontré d'autres bègues grâce à mes orthophonistes, et j'ai pu voir qu'on était tous très différent niveau vécu ou même manière de parler. A part pour un (sur 5 bègues) tous savaient attendre... Un pas trop ^^' il pouvait couper la parole...
Une m'a étonné par comment elle le vit très très mal... Alors que son bégaiement est vraiment inaudible dans une situation courante. Et la plupart des gens ne savent pas qu'elle bégaie.
Contrairement à moi, où je vois plutôt des personnes mal à l'aise ou qui ne savent comment réagir les premières fois que je leur parle ^^' (si je vois qu'une personne est mal à l'aise souvent je lui explique que je suis bègue et qu'elle n'a pas à s'en faire)
Je me demande quels étaient les ateliers là-bas :D


Sinon, vous avez entendu parlé d'une application mobile/tablette, je ne sais plus le nom (mon orthophoniste m'en avait parlé mais je n'ai aucun produit apple pour voir) et bon, il faut lire lentement avec un code couleur, puis allez moins lentement, sans bégayer... avec un micro spécial.
Je me demande si ça aurait pu m'aider ^^'

Laurent L. a dit…

Merci pour ton commentaire, Celunia. Expliquer qu'on bégaie est en effet un excellente chose même si ce n'est pas toujours facile à faire, donc bravo !
Pour les applications iphone/ipad, tu trouveras sur ce lien une liste... mais non testée !
http://www.stutteringhelp.org/content/apps-software-help-stuttering
Et sur ce lien, le programme de la dernière conférence de la NSA avec les ateliers : le pouvoir de la pause, que faire quand vous attendez pour parler, fluence et confiance...et justement ressources électroniques.
http://www.westutter.org/assets/2013-Program-Final.pdf
Je te souhaite un bel été !
Laurent

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