8 avr. 2010

Les intermittents du bégaiement

Dans mon précédent post, je vous ai présenté le livre de Eelco de Geus. Je souhaite attirer votre attention aujourd’hui sur son titre, qui me semble particulièrement bien choisi. « Des fois je bégaie » : ces quatre mots qualifient parfaitement ce dont souffrent les enfants à qui il s’adresse. Dans mon cas (dont je ne veux pas faire une généralité mais qui me semble partagé par beaucoup), il est en effet faux d’affirmer « je suis bègue » ou « je bégaie ». Il est beaucoup plus juste de dire : « des fois, je bégaie ».

En effet, très rares sont les personnes qui bégaient constamment, en toutes circonstances (je ne sais d'ailleurs pas si cela existe). Nous sommes des intermittents du bégaiement. Et c'est justement cette intermittence qui constitue toute la perversité du bégaiement et la difficulté de sa prise en charge. Charles Van Riper a écrit : « Le bégaiement est intermittent, caractéristique qui le rend encore plus affligeant ». Pourquoi affligeant ? C’est ce que je vais essayer d’expliquer aujourd’hui.

Parce cette intermittence est source d'incertitude et donc d’insécurité. Le bègue ne sait jamais quand le blocage ou l'accrochage va souvenir. Imaginez que vous deviez marcher en sachant que votre genou peut vous lâcher à tout moment et vous laisser les fesses sur le trottoir, sous les rires des passants… Vous ne seriez pas vraiment détendu, vous marcheriez avec précaution et au final vous n’auriez même plus envie de marcher !

Parce qu'elle rend difficile sa compréhension et son acceptation par l'extérieur.
Imaginez un sourd qui expliquerait qu'il n'entend pas que dans certaines situations ou avec certaines personnes. Vous penseriez que c'est un rigolo qui n'est sourd que lorsque ça l'arrange. Dans l'imaginaire collectif, le bègue c'est Porcinet ou Michael Palin dans un poisson nommé Wanda : une mitraillette à syllabes, une machine à bégayer qui ne s’arrête jamais. Combien de fois ai-je entendu : « Mais vous ne bégayez pas ! ». Je ne bégaie pas « tout le temps », nuance... S’il y a bien un message à faire passer dans le public, c’est celui-ci : les bègues ne passent pas leur temps à bégayer tout comme les épileptiques ne passent pas leurs journées à se rouler par terre, la bave aux lèvres.

Parce qu'elle rend difficile la prise en charge par le thérapeute.
De nombreux bègues témoignent être tout à fait fluides dans le cabinet de leur orthophoniste. Un peu comme s'ils laissaient leur bégaiement au vestiaire en arrivant et le reprenaient en repartant, en même temps que leur manteau. Imaginez un kiné devant débloquer quelqu'un qui prétend souffrir du dos et se tient parfaitement droit dans son cabinet ? Sacré défi, non ?

Parce qu'enfin, elle trompe la personne qui bégaie et l'empêche d'avancer.
Combien de fois ai-je lu : « je bégaie mais pas tout le temps, ça dépend des gens à qui je parle ou de mon degré de fatigue ou (je vous laisse compléter…) ». Et ce constat était souvent une manière de dire : « je ne suis pas vraiment bègue ». Comment alors accepter son bégaiement et avancer ?
Il est difficile d'appliquer et de s'impliquer dans une méthode ou une démarche lorsqu'on en a pas besoin la moitié ou les ¾ du temps... Certaines personnes bègues vivent des jours voire des semaines entières sans bégayer. Pourquoi alors s'obliger à marcher avec des béquilles quand on court la plupart du temps comme un lapin ! C’est pour cela que je n'ai jamais vraiment adhéré à la méthode Impocco. Je n’étais pas résolu à contrôler en permanence ma parole alors que mon bégaiement n’apparaissait qu’en certaines circonstances. Je n’ai d’ailleurs rien de spécial contre Impocco : j’ai la même perception vis-à-vis des thérapies qui imposent de changer votre manière de parler.

Dire « des fois, je bégaie » a donc deux vertus.

Cela rend plus facile la compréhension et donc l’acceptation du bégaiement que ce soit par les proches mais aussi d’abord par la personne qui en souffre. En le formulant ainsi, vous expliquez immédiatement une des caractéristiques principales du bégaiement.

Cela permet de remettre le bégaiement à sa juste place. Nous avons tendance à nous focaliser sur lui et à lui donner une importance démesurée. Et cela se retrouve dans nos mots qui eux-même nous enferment et renforcent l'importance que nous donnons au bégaiement.  Vous n'êtes pas qu'une personne qui bégaie. Vous êtes plein d'autres choses ! Alors arrêtez de dire que vous êtes bègue ou même que vous bégayez. Vous êtes un être humain petit ou grand, jeune ou vieux, rigolo ou timide, avec ses talents et ses défauts, ses passions, sa richesse, son histoire, ses coups de cœur et des coups de gueule… qui DES FOIS bégaie.

Laurent

2 commentaires:

OliverTwix a dit…

Merci Laurent une fois de plus de nous aider à relativiser.

Au fait, c'est quand, l'anniversaire de ton blog ?

Olivier Glacé Caramélisé
(la flemme de me réinscrire sous mon autre compte Google)

Laurent L. a dit…

L'anniversaire approche... Déjà 1 an !

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