18 janv. 2010

Bégaiement masqué : le grand secret

Il existe une espèce de bègues assez répandue mais peu connue du grand public parce qu’invisible. Pour les profanes, le bègue c’est le type tellement rigolo d’"Un poisson nommé Wanda" incapable d’aligner deux mots sans s'étouffer. Mais ils ignorent que leur collègue de travail si discret, qui a si peu de conversation ou qui ne finit jamais ses phrases est bègue lui aussi.

Contrairement à mon visuel (je me suis fait plaisir sur ce coup là…), ces bègues masqués ne sont pas des justiciers sortant en douce la nuit pour pourfendre les méchants qui se moquent du bégaiement…


Les bègues masqués sont des bègues invisibles, gouvernés par la peur et la honte, prêts à tout pour dissimuler, même à passer pour de parfaits abrutis. Pour eux, tout est préférable au bégaiement et ils ont développé au fil des ans des artifices si élaborés que peu de gens savent qu’ils bégaient. Les anglophones parlent des « closet stutterers », les bègues du placard. Ils évitent soigneusement certaines situations de prise de parole (j’ai déjà parlé des kilomètres parcourus par certains juste pour ne pas passer un coup de fil) et peuvent même aller jusqu’à prétendre être muets ! Et lorsqu’ils doivent parler, leur technique la plus répandue est la substitution de mots, la périphrase ou le recours à des mots parasites, onomatopées ou bruits plus ou moins surprenants.

Un petit exemple tiré de mon expérience personnelle : voici quelques années, je me souviens avoir voulu commander dans un bar une « Adelscott ». Lorsque le serveur s’est tourné vers moi, j’ai vu brusquement surgir le monstre "A" à tête rouge et j’ai su en un éclair que je buterai sur lui comme un moineau affolé sur une vitre. J’ai donc dû improviser dans l’urgence et demander (je vous jure que c’est vrai !) : « une bière à base de malt à whisky ».

Dans ce cas-là, cela ne s’est finalement pas trop mal passé puisque j’ai gagné la réputation d’un sacré déconneur et que j’ai bu ce que je voulais (heureusement pour moi, il n’y avait à l’époque qu’une bière de ce type). Mais d’autres fois, cette volonté de ne surtout pas bégayer peut avoir des conséquences beaucoup plus frustrantes. Par exemple, au restaurant, vous ne commanderez pas le plat qui vous fait saliver mais celui que vous saurez articuler ! Certains bègues vont même jusqu’à dire des choses ridicules ou à laisser leurs phrases en suspens pour que leur interlocuteur prononce le mot redouté. Ainsi, je faisais mine de ne pas trouver mes mots, d’avoir oublié un nom « Comment s’appelle-t-elle déjà ? », attendant que l’autre vienne à ma rescousse. Je développais ainsi des symptômes inquiétants d’Alzheimer précoce juste pour ne pas bégayer.

Ces exemples peuvent faire sourire mais la vie d’un bègue masqué est un véritable enfer. Ils sont dans la crainte constante d’être « démasqués » et donc toujours en alerte, ce qui est épuisant psychologiquement. Ils accumulent aussi une frustration énorme, étouffés jusqu’à la nausée par les mots qu’ils n‘ont pas osé prononcer (cf mon post Sénèque et le Placard sur l'importance de ne pas dissimuler).

Il semblerait que les femmes aient plus tendance à cacher leur bégaiement. Ainsi, dans une étude citée par Martin Schwartz, sur un groupe de 87 bègues « masqués », 70% étaient des femmes. Peut-être parce que le combat contre les mots et les contorsions inesthétiques qui l’accompagnent leur semblent incompatibles avec la féminité ?

Quoi qu’il en soit, ce type de bégaiement peut être assez déconcertant pour un thérapeute. Celui-ci se trouve en effet face à une personne qui n’affiche pas de blocages ou de répétitions durant la séance ou qui est effaré à l’idée de faire des exercices qui l’obligent à montrer son bégaiement.

Pour les orthophonistes qui passent sur ce blog et auraient été confrontés à ce problème, j’ai trouvé l’interview d’une thérapeute américaine, Jessica Lenden-Holt, qui explique comment elle travaille avec les enfants qui ont ce type de bégaiement. Cela pourra donner aussi matière à réflexion aux éventuels bègues masqués qui me liraient, confortablement planqués derrière leur écran. On retrouve en effet dans ses réponses l’importance de l’acceptation et la nécessité d’affronter progressivement les situations redoutées pour combattre la peur du bégaiement.

Extrait de l’article « Thérapie fonctionnelle du bègue masqué » :

Comment mettez vous en place une thérapie pour quelqu’un qui ne bégaie apparemment pas ?

La première étape est de travailler sur l’acceptation et la réduction de la peur du bégaiement. Parler ouvertement du bégaiement, lire les témoignages d’autres personnes sur ce que leur fait éprouver le bégaiement et faire des jeux de rôle sur des expériences passées de bégaiement les aidera à réduire la peur et l’anxiété liées aux comportements associés au bégaiement. Le bégaiement volontaire et jouer des scénarii possibles de bégaiement les aidera aussi à réduire les stigma associés au bégaiement.


La relation de l’enfant avec le thérapeute est très importante. Les enfants doivent sentir une connexion avec leur thérapeute avant de se confier à lui. Les bègues cachés ont souvent l’impression que le bégaiement est leur plus grand secret, ils doivent donc se sentir en sécurité et à l’aise pour partager ouvertement leurs sentiments. Le thérapeute ne doit pas se décourager si cela ne se produit pas au bout d’une ou deux séances. Cela prend du temps de construire une relation de confiance.

Lorsque les enfants commencent à parler ouvertement de leur bégaiement, faites leur lister des situations de parole difficiles. La liste peut inclure la lecture en classe ou la présentation d’un exposé, le fait de poser des questions, de raconter des blagues, de parler au téléphone, de passer commande au restaurant, d’acheter des places de cinéma ou de parler au milieu d’une foule. Ils doivent assigner un numéro à chaque situation, en créant une hiérarchie de difficulté et d’importance. Le thérapeute a ainsi une liste d’objectifs fonctionnels.

En utilisant diverses techniques orthophoniques comme la phonation continue, la respiration relaxante et la réduction de la pression articulatoire, on peut aider les bègues masqués à se sentir plus à l’aise dans les moments difficiles. Une fois qu’ils ont maîtrisé les techniques, il est temps d’affronter les situations redoutées, en commençant par le moins difficile pour prendre confiance dans les techniques récemment apprises.

Au fur et à mesure que les bègues masqués se confrontent à ces situations de parole, le thérapeute doit noter si les habituels comportements d’évitement surgissent. Rappelez à vos patients que c’est “bien” de bégayer parce que vous devez entendre ces moments de bégaiement pour les aider à atteindre leurs objectifs de fluidité.

Convaincre les bègues masqués d’utiliser les techniques orthophoniques dans les situations qu’ils craignent le plus peut être difficile au début. Encouragez leurs efforts et donnez leur l’opportunité de prendre des décisions sur leur prochain objectif. Participer à la création de leurs objectifs renforcera leur confiance et leur autonomie et leur donnera plus de contrôle sur leur parole.

Jessica Lenden-Holt travaille au Bright Start Children's Rehabilitation Center and Valley Baptist Medical Center in Brownsville, TX.

Lien vers l’article original

P.S : je vous trouve un peu mou du commentaire ces derniers temps. Vous êtes toujours dans la digestion post-réveillons ou vous avez avalé la fève ?

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12 commentaires:

Olivier a dit…

On parle souvent de peur ou d'angoisse, et de tous ces comportements de fuite et d'évitement qui paraissent aux yeux des non-bègues tellement disproportionnés.
Mais au-delà de la peur, de la panique, de la crainte des moqueries, (répéter à une personne bègue "n'aie pas peur" est aussi utile que d'essayer de calmer un taureau dans une concession Ferrari)je pense aussi au côté "déconstructif" qu'on oublie trop souvent. Dépouillé de tous les sentiments gênants habituels. Bon enfin c'est pas très clair ce que j'explique là ;-(

Clément a dit…

Excellent article! c'est tout à fait ce que je ressens et il est vrai que la méthode de thérapie mis en place par cette américaine est tout à fait logique, c'est d'ailleurs celle que j'essaie de suivre (acceptation du bégaiement, lister les situations difficiles, comprendre et connaître les outils orthophonique et les substituer aux artifices qui masquent le bégaiement).
Merci et Bonne Année

Laurent L. a dit…

@Olivier : j'ai bien suivi jusqu'à "déconstructif"... :-)Ceci dit, ça a l'air intéressant et ça m'intéresserait que tu développes !
@Clément : merci pour le commentaire et content de voir que ça a l'air de bien se passer pour toi. Je te souhaite aussi une excellente année.

Olivier a dit…

Je songeais à quelque chose de déconstructif, sans doute caractéristique des enfants qui ne se rétablissent pas, et indépendant du comportement. Mon interrogation parait stupide, mais pourquoi ne se mettrait-on pas, subitement, comme ça, à se rétablir, à n'importe quel âge et sans méthode ? Mais je me rends compte en l'écrivant que mon idée là n'est pas beaucoup plus claire. Arf c pas grave

Laurent L. a dit…

@Olivier : je ne sais pas s'il y a des cas de guérison subite (sauf rémissions constatées suite à des lésions cérébrales). Je connais juste le cas de Jack Menear qui à la suite d'une prise de conscience a eu un "déclic" et a arrêté de bégayer assez rapidement. Je vais essayer de mettre en ligne son témoignage.

Cédric a dit…

Les évitements que tu as bien décrits, peuvent aussi s'appliquer à quelqu'un qui ne cache pas son bégaiement, mais qui souhaite éviter de (trop) bégayer dans une situation donnée. L'exemple du restaurant se retrouve dans beaucoup de témoignages, y compris émanant de personnes qui bégayent de manière visible.

D'autre part j'ignorais que la plupart des masqués se trouvaient dans la gente féminine. Je trouverais intéressant de savoir si dans la fameuse statistique admise de 3 garçons pour 1 fille, quelle proportion les "masquées" y réprésentent. Ceci serait aussi valable pour les garçons mais s'ils ne représentent apparement pas le tiers des masqués, il n'auraient pas beaucoup d'influence sur le ratio glaobal.

Pour en revenir au début de ton excellent article, je dois dire qu'il me parle bien à moi aussi :)

Laurent L. a dit…

@Cedric : merci pour le commentaire. Eviter de trop bégayer, n'est-ce pas aussi une manière de masquer son bégaiement ou une partie de celui-ci ? Quant au début de l'article, je vois qu'on est de la même génération :-)

Adeline a dit…

Bonjour ! Une petite question : qu'est-ce que la technique de la "phonation continue" citée dans l'article ?? Merci !

Laurent L. a dit…

Salut Adeline : j’ai traduit « continuous phonation » par « phonation continue » mais j’aurais plutôt dû dire « vibration continue ».

Cette technique repose sur le constat que tes cordes vocales vibrent au passage de l’air expiré par les poumons. Pour former la phonation, les cordes vocales ne doivent être ni trop relâchées (sinon elles ne vibrent pas) ni trop tendues (car alors elles empêchent l’air de passer).

Selon les sons, tes cordes vocales vont ou non vibrer. Par exemple, les « k » ou les « p » sont produits par les lèvres et la langue sans que les cordes vocales entrent en vibration. En revanche toutes les voyelles et certaines consonnes, comme les « b » et les « d » sont sonores et requièrent alors une vibration des cordes vocales. Pour bien sentir la différence, place tes doigts sur ta pomme d’Adame et essaie de dire plusieurs sons différents. Tu sentiras que certains provoquent des vibrations et d’autre non.

Parce que la plupart des mots ont à la fois des phonèmes sourds et sonores, tes cordes vocales alternent vibration et non-vibration avec des transitions très rapides entre ces deux états. Selon certains, le bégaiement apparaît justement lors de ces transitions entre les phonèmes sonorisés et sourds. La phonation continue consiste donc à laisser ses cordes vocales en vibration constante pour éviter les blocages, en partant du postulat que tant que tes cordes vocales vibrent, tu ne bégaieras pas.

La technique de phonation (ou vibration) continue la plus connue consiste à enchaîner les syllabes et mots sans interruption, en remplaçant les consonnes sourdes par des consonnes vocalisées. Par exemple, au lieu de dire « Papa est parti au travail» tu diras « baba est bardi au dravail ». Tu sentiras que dans le second cas, la vibration est ininterrompue.

Si une ortho/phoniatre passe dans le coin, n’hésitez pas à compléter ou corriger !

Anonyme a dit…

Je trouve que c'est un excellent article ou je pense que beaucoup de personne bègue se retrouve.
L'important c'est comment vivons nous le fait de cacher notre bégaiement en nous privant de dire pas mal de chose.
En parlant de notre bégaiement avec notre entourage tant perso que professionnel cela désamorce pas mal de situation.Les gens qui nous entourent ne savent pas réagir à nos blocages alors tout le monde est mal à l'aise. L'acceptation est il me semble le meilleur moyen de sortir de cet enfer social. Depuis que j'ai accepté mon bégaiement je n'arrête pas d'en parler avec tout le monde presque comme une passion, je trouve cela bien mieux comme ça. Philippe.

Laurent L. a dit…

Merci Philippe pour ton témoignage. C'est en effet un enfer social, une prison où nous sommes nos propres geôliers. La bonne nouvelle, c'est que nous avons les clefs !

Anonyme a dit…

Bon ben voilà, c'est moi et je vis l'enfer depuis une quinzaine d'années.
Je viens de laisser un message en bas d'un autre article mais c'est ici qu'il fallait le mettre...

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