2 juin 2009

Sénèque et le placard

Dissimuler son bégaiement est particulièrement fréquent. Les anglophones parlent des « closet stutterers », les bègues du placard. Ceux-ci ont développé des artifices si élaborés que peu de gens savent qu’ils bégaient. C’était notamment le cas de Winston Churchill dont la richesse de vocabulaire était le résultat d’une longue pratique de la périphrase et de la substitution de mots. Il préparait minutieusement ses interventions évitant les sons qui lui posaient souci, allant même jusqu’à prévoir les objections ou attaques de l’opposition afin de choisir également par avance les mots de sa réponse (voir l’article qui lui est consacré sur le blog d’Alexandre).

Malheureusement, tout le monde n’est pas aussi brillant que Winston Churchill et les bègues cachés sont souvent plus stressés du fait de devoir continuellement éviter des situations ou trouver des subterfuges pour dissimuler leur bégaiement. Cela peut s’avérer épuisant et votre vie devient guidée par cette peur d’être démasqué et de sombrer dans le ridicule.

Pour illustrer cela et mes précédents articles «n'ayez pas honte de votre bégaiement" et "parlez-en"», je vais me permettre d’appeler Sénèque à la rescousse, ce sera la minute culturelle du blog.

Au lycée, la philosophie ne m’intéressait guère mais, avec l’âge, je commence à apprécier certains textes qui me parlent beaucoup plus que lorsque j’avais 18 ans. C’est ce qui s’est passé avec l’extrait suivant, issu de « de la tranquillité de l’âme » où Sénèque donne ses conseils pour trouver la paix de l’esprit. Celui-ci a particulièrement retenu mon attention.
« Il est une autre source assez féconde d'inquiétudes et de soins, c'est de se contrefaire, de ne jamais montrer un visage naturel, comme nous voyons maintes gens dont toute la vie n'est que feinte et dissimulation. Quel tourment que cette perpétuelle attention sur soi-même, et cette crainte d'être aperçu sous un aspect différent de celui sous lequel on se montre d'habitude ! Point de relâche pour celui qui s'imagine qu'on ne le regarde jamais qu'avec l'intention de le juger. En effet, maintes circonstances viennent, malgré nous, nous démasquer. Dût cette surveillance sur soi-même avoir tout le succès qu'on en attend, quel agrément, quelle sécurité peut-il y avoir dans une vie qui se passe tout entière sous le masque ? »

Je vous laisse méditer…



6 commentaires:

Anonyme a dit…

Seneque plus ultra, quoi....warf

olivier

Laurent L. a dit…

Ca aurait été pas mal comme titre de post !

Anonyme a dit…

Par a rapport a ce qui dit seneque ce qui me pose probleme c'est le fait de se montrer sous un visage qui n'est pas forcement le mien en effet lors des rares moments de ma vie ou j'ai senti que je ne bégayais plus /cela m'est arrive 2 fois--j'étais comme transformé j'étais enfin moi mais tant que cette putain de maladie me hante je pense que je ne cesserai de me juger et porter cette attention sur moi même car cette maladie a fait de moi quelqu'un que je ne suis pas
/*-kab*-

Laurent L. a dit…

@kab : c'est ce qu'on appelle le syndrôme du "géant enchaîné", bien connu des bègues. L'expression a été utilisée par Van Riper et Joseph Sheehan, un psychologue américain qui bégayait lui aussi. On a l'impression que le bégaiement nous enchaîne et nous empêche d'exprimer tout notre potentiel.... En gros : "Si seulement je ne bégayais pas, je serais capable de n'importe quoi". Mais ce n'est pas si simple : des gens qui bégaient sont capables de faire plein de choses malgré ou avec leur bégaiement et les personnes qui cessent de bégayer se rendent compte aussi que cela ne règle pas tous leurs problèmes... Voici ce que disait Joseph Sheehan là-dessus : "le bègue peut être déçu par les résultats de sa nouvelle fluidité (...). Il se rend compte qu'il n'est pas un "géant enchaîné" mais un mortel ordinaire qui a beaucoup d'autres limitations qui ont juste été masquées par son bégaiement tout comme certaines de ses capacités. Il découvre qu'il y a deux moyens d'être déçu dans la vie. L'un est de ne pas avoir ce qu'on veut. L'autre est de l'obtenir...."

Anonyme a dit…

Laurent .L :/Merci de s'être intéresse a mon commentaire ca me fait énormément plaisir pour revenir sur la théorie du géant enchaine je reste un peu perplexe en effet mon bégaiement m'empêche de faire plein de choses qui peuvent contribuer a mon épanouissement a me rendre heureux (S'isoler des autres ,**craindre leur regard **,toujours l'impression que les autres me jugent /alors je pense que se guérir du bégaiement peut guérir d'énormément de choses et m'aider a vaincre mes complexes d'ailleurs mon bégaiement me fait tellement peur que y'a des choses auxquels je me suis résigne du fait que je serais jamais capable de les réaliser/parler en public,aborder une inconnue...)Ce me parait tellement loin que je m'en suis fait une raison ET pour terminer sur ce que dit joseph shehan si j'avais a choisir entre réaliser ses rêves et ne pas les obtenir j'hésiterais pas la moindre seconde meme si je m'avére être déçu plus tard
@kab/*

Laurent L. a dit…

@KAB : tu as tout à fait raison. Ceux qui ont réussi à surmonter leur bégaiement et en témoignent sont loin de le regretter et disent se sentir vraiment bien. Le message de Joseph Sheehan est juste un avertissement : il ne faut pas trop en attendre non plus et surmonter son bégaiement ne va pas tout arranger et faire de nous des surhommes (ou surfemmes) que plus rien n'arrête. Concernant la peur, "ceux qui s'en sont sortis" disent aussi la chose suivante : "j'ai arrêté d'avoir peur du bégaiement". Et cette volonté d'arrêter d'avoir peur est le préalable à la guérison et non le résultat. Si tu attends d'arrêter de ne plus bégayer pour ne plus avoir peur, cela ne marchera pas. La 1ère victoire que tu peux remporter sur le bégaiement, c'est de l'empêcher de prendre le contrôle de ta vie et de te dicter ce que tu dois faire. C'est souvent à partir de là que "ceux qui s'en sont sortis" commencent à avancer et à reprendre le contrôle. Si tu le laisses te bouffer, tu lui abandonnes le terrain. Et attention arrêter d'avoir peur, ne veut pas dire se battre ou passer en force. Ca veut dire rester calme si le bégaiement survient, avancer doucement dans son bégaiement, rassurer l'interlocuteur par le regard et le sourire et être aussi capable d'en plaisanter. Tu verras que très vite ton bégaiement fera moins le malin... Alors : "même pas peur" ! Voir ma résolution de janvier 2010...

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