12 févr. 2013

Sonia, 20 ans : itinéraire d’une enfant bègue bientôt orthophoniste

J’ai rencontré Sonia en 2010. Elle faisait partie d’un groupe de parole pour adolescents qui bégaient, animé par Jacqueline B. à Montpellier. 

A l’époque j’avais été frappé par sa fluidité et elle m’avait même confié vouloir entreprendre des études d’orthophonie.

Depuis nous nous étions perdus de vue… Jusqu’à ce que je reçoive il y a quelques semaines un mail où elle me donnait des nouvelles étonnantes. J’ai été tellement enthousiasmé par son récit que je lui ai proposé de le partager sur le blog.

Son histoire est un régal et j’espère qu’elle sera lue par tous les enfants et ados qui bégaient, en France ou ailleurs. Car, au-delà des aventures un peu exceptionnelles (mais réalisables !) de Sonia, vous y retrouverez tous les ingrédients communs à ceux qui ont réussi à surmonter leur bégaiement pour aller au bout de leur rêve. Une nouvelle démonstration par l’exemple qui vaut tous les articles et conseils du monde.

Voici donc le voyage au pays du bégaiement de Sonia, de Montpellier à Bruxelles, en passant par Ouagadougou...


L’histoire de Sonia

Je me suis toujours dit : « ne laisse pas ton bégaiement t'empêcher de faire le métier que tu aimes ! » Effectivement, je suis en ce moment en études d'orthophonie !

Mon bégaiement et mon enfance

J'ai commencé à bégayer étant petite mais à vrai dire, je ne m'en souviens pas. Mon réel premier souvenir de bégaiement date d'il y a un peu plus de dix ans, J'étais en primaire avec mes amis, on attendait devant la classe que l'institutrice arrive. Spontanément, j'ai voulu dire une blague en lien avec la conversation, et là... blocage ! Je n'ai pas compris ce qui m'arrivait, j'ai été paniquée, et je me suis tue !

Au quotidien, mon bégaiement passait souvent inaperçu. Le principal symptôme était les blocages. Du coup, je reformulais mes phrases, je me taisais ou encore je faisais comme si je cherchais mes mots. Il n'y a qu'avec ma famille que je laissais mon bégaiement libre de « sortir ».

Pendant mon enfance, rien n'a été mis en place pour le soigner. Au collège, j'ai commencé à le vivre de plus en plus mal et ce n'est qu'à l'âge de 12 ans que j'ai découvert l'orthophonie. J'ai alors demandé à mes parents de m'y emmener. Et là, l'aventure a commencé !

Mon bégaiement et l'orthophonie

Pendant plusieurs années, je suis allée chez l'orthophoniste. J'y ai beaucoup appris ! Mais, j'étais passive à la rééducation. Je pensais que le simple fait d'aller chez l'orthophoniste allait résoudre mon bégaiement. Au final, je ne bégayais plus chez l'orthophoniste, mais en dehors si !
J'avais compris que je devais appliquer dans la vie de tous les jours ce que j'apprenais en rééducation mais je continuais malgré tout à éviter les mots où à me taire pour contourner mon bégaiement. Je ne l'assumais pas assez pour pouvoir lui faire face et le combattre.

Il a fallu cesser la rééducation au bout de quelques années. Mon orthophoniste m'a expliqué qu'elle m'avait apporté tout ce qu'elle était en mesure de m'apporter. C'est une décision que j'ai bien prise et que j'ai acceptée. Je me sentais prête à arrêter la rééducation.

Mais voilà, au fil du temps, je me suis rendue compte que j'étais passée à côté de ma rééducation et que j'avais été trop passive. Au quotidien, mon bégaiement était toujours là. Et je continuais à me taire dès que je sentais sa présence. C'était dur psychologiquement de devoir se taire ! En fin de compte, je n'avais pas du tout avancé, pas du tout progressé.
Je suis donc retournée chez mon orthophoniste. Elle m'a alors proposé d'intégrer un groupe de parole qu'elle a créé, constitué d'autres adolescents bègues. Et là, une nouvelle aventure a débuté !

Le groupe de parole et l'association

Le groupe de parole, wouaw quelle expérience ! J'ai rencontré d'autres jeunes ayant le même problème que moi. D'un coup, je me suis sentie moins seule ! Des liens forts se sont créés entre nous, une réelle amitié ! On travaillait ensemble sur notre bégaiement et on s'entraidait.

Grâce à ce groupe de parole, j'ai enfin accepté mon bégaiement. J'ai enfin pu dire aux gens « je suis bègue ». Je n'en avais plus du tout honte. Ça a été une étape clé pour moi ! Les effets négatifs que mon bégaiement entraînait au niveau psychologique n'étaient plus. J'ai cessé de m'apitoyer et de me plaindre.

C'est alors que je me suis sentie prête à combattre mon bégaiement : stop les évitements ! Je me suis mise volontairement dans toutes les situations où mon bégaiement était présent et je me suis entraînée à utiliser tous les outils que mon orthophoniste m'avait donnés durant la rééducation individuelle. Petit à petit, je maîtrisais mieux les blocages et la fréquence d'apparition de mon bégaiement a fortement diminué.

L'association « Solidarité Faso Bégaiement »

Avec le groupe de parole et deux orthophonistes (Cécilia et Chloé) nous avons monté une association d'échanges et de solidarité sur le bégaiement avec des bègues du Burkina Faso. Chloé avait auparavant monté l'association Ortho Faso qui intégrait des étudiantes en orthophonie. Elles partaient au Burkina Faso et aidaient les personnes bègues de là-bas, faisaient des rééducations, etc. L'idée de « Solidarité Faso Bégaiement » était d’établir des échanges « inter-bègues », de créer une entraide.

Pour récolter des fonds et pouvoir partir au Burkina Faso, nous avons organisé beaucoup d'activités : concerts, spectacles d'impro, théâtre... L'amitié du groupe de parole s'est encore plus fortifiée ; nous avons passé de très bons moments à monter ce projet. Pendant 1 an et demi, nous avons récolté des fonds et parlé de temps en temps à des jeunes du Burkina via Internet. Nous avons ensuite pu partir au Burkina Faso !

Le voyage au Burkina Faso

Ce voyage : ma plus belle expérience.
Nous sommes d'abord partis à Ouagadougou où nous avons organisé des groupes de Self-help. On se réunissait avec des adultes, adolescents et enfants bègues. Nous avons échangé sur nos cultures et sur nos bégaiements. C'était un espace de parole. Ensuite, les orthophonistes nous ont donné pour mission de transmettre nous-mêmes les techniques de fluidité que nous connaissions. Nous les mettions ensemble en application par des exercices ou des jeux.

Nous sommes ensuite partis à Bobo Dioulasso, où nous sommes restés plus longtemps. Nous avons rencontré un groupe de jeunes bègues. Nous avons également mis en place les groupes de Self-Help. Nous avons essayé de nous voir tous les jours, ou du moins, le plus possible. Nous avons créé une réelle amitié avec eux ! Nous avons échangé sur notre bégaiement et sur nos techniques de fluidité, mais nous avons également partagé un quotidien. Nous leur avons apporté et eux nous ont apporté.

Nous avons aussi participé à la Journée Mondiale du Bégaiement : c'était super !

J'ai été marquée par ce voyage et cette association. Je suis encore en contact régulier avec trois jeunes du Burkina. J'espère pouvoir un jour y retourner et continuer ce que nous avons commencé. 

Mon choix d'études

Je suis en Belgique, en 2ème année d'orthophonie. Ce choix de métier... Voilà, je me suis toujours dit que mon bégaiement ne devait pas m'empêcher de faire le métier que j'aime. Au lycée, en 1ère, je ne savais pas tellement ce que je voulais faire. Avocat me tentait bien, mais sans plus.

Dans l'avion pour aller au Burkina, j'ai demandé aux orthophonistes : « mais à part le bégaiement, qu'est ce que vous faite dans votre métier? ». Là, elles m'ont expliqué et dans ma tête je me suis dit « wouaw, c'est ça ce que je veux faire ». J'étais très intéressée et je me suis donc renseignée un peu plus. 

Au départ, je n'ai pas osé dire autour de moi que je voulais devenir orthophoniste parce que bon... c'est un peu un comble une bègue orthophoniste ! Mais voilà mon bégaiement avait quasi disparu et quand il apparaissait j'étais apte à le stopper. J'ai néanmoins travaillé encore et encore sur mon bégaiement, le plus possible. Deux ans ont passé et ma fluidité était super. J'ai donc intégré une école prépa aux concours d'orthophonie.

J'ai malheureusement échoué aux concours... ! Ça a été une grande déception car devenir orthophoniste était devenu « mon plus beau rêve ». Je m'étais tellement battue pour vaincre mon bégaiement presque à la perfection afin de faire ce métier. Mais je n'ai pas baissé les bras ! Je voulais être orthophoniste !

Je n'ai pas retenté les concours, mais j'ai demandé la Belgique. J'ai été acceptée et là, une nouvelle aventure !

Au début de ma 1ère année, il y a eu un dépistage des troubles de l'articulation, de la phonation etc. Obligatoire pour tous les étudiants ! Aïe Aïe Aïe, le stress est monté !

J'ai donc dû rencontrer une orthophoniste pour un dépistage. Je me suis dit : « je ne bégaye plus, il n'y a pas de raison que je bégaye là. » Avant de commencer les tâches requises, l'orthophoniste m'a demandé si j'étais déjà allée chez une orthophoniste. Je n'ai pas voulu mentir et j'ai répondu : « oui. J’ai eu une rééducation pour un bégaiement. Aujourd'hui, ça va très bien ». Elle a apprécié que je sois sincère et m'a dit « notre vécu fait bien souvent ce que l'on devient ». J'ai alors dû faire des exercices comme lire, compter, boire etc. J'ai eu un tout petit petit petit blocage mais sinon aucun bégaiement pendant le dépistage ! L'orthophoniste a écrit sur le compte-rendu que tout était ok pour moi ! J'étais tellement fière de moi !

Actuellement...

Je suis en 2ème année d'orthophonie et je me régale ! J'ai vraiment trouvé ma voie ! Je suis passionnée par les cours et je prends plaisir dans mes études.

Je fais également des stages. Pendant toute l'année scolaire, deux matinées toutes les semaines, je prends en charge des enfants. Je fais leur bilan et leur rééducation. Ces stages ont confirmé mon choix professionnel : je prends du plaisir et mon bégaiement n'est jamais là.
Parmi les enfants dont je m'occupe, l'un est bègue. Cela n'a pas fait écho à mon vécu et je pense que c'est positif. Au départ, je me suis surtout dit : "mince, on n'a pas encore abordé le bégaiement en cours, qu'est-ce que je dois faire?". Je me suis sentie perdue d'un coup ! Ce qui m'a aidée c'était ma connaissance du bégaiement en termes de vécu et de sensations. Mais mine de rien, j'ai beaucoup à apprendre sur le sujet ! J'espère en tout cas l'aider de mon mieux !

Sinon ma fluidité est maintenant très bonne. Mon bégaiement peut apparaître de temps en temps mais voilà, il n'est plus handicapant. Mais bon, je n'oublie pas qui je suis et quel est mon parcours. Je continue à dire aux gens « je suis bègue » parce que je pense qu'on le reste à vie. Pour moi le bégaiement, je ne le considère plus comme étant les blocages, les répétitions et tout ça. Pour moi le bégaiement c'est un mode de relation à l'autre, un mode de communication. Nous les bègues, nous avons développé le langage différemment des autres personnes et nous ne pouvons pas revenir en arrière et c'est pour ça que même si je ne bégaye plus, je dis encore que je suis bègue. Mais je ne le considère plus comme une fatalité !

Aujourd'hui, le groupe de parole existe toujours. Certains l'ont quitté et d'autres l'ont rejoint. La distance fait que je ne peux plus y aller chaque semaine mais dès que je retourne en France, j'essaye de m’y rendre pour retrouver les jeunes et Jacqueline, mon orthophoniste !

Merci à Laurent de m'avoir donné l'opportunité de témoigner. Et merci à Jacqueline, pour tout ce qu'elle m'a apporté. J'espère avoir fait passer ici un message d'espoir à tous ceux qui bégaient !

15 commentaires:

Laura Goyet a dit…

Bravo à Sonia !

J'ai eu l'occasion de la rencontrer il n'y a pas très longtemps pendant le groupe de parole et j'ai trouvé son histoire très intéressante!

Si jamais tu lis ce message Sonia, je voulais te dire que ce que tu fais est génial, continue dans cette voie, tu verras qu'au fil des ans les études d'ortho sont de plus en plus intéressantes ;)

A bientôt future collègue !

Et merci à Laurent pour ce témoignage !

Laura

Sarah a dit…

Bravo Sonia, ton parcours est assez étonnant et encourageant pour nous tous. Si jeune, tu nous apprend beaucoup par ton témoignage. Merci à toi, Laurent, d'avoir pu nous dénicher encore un article vraiment super et surtout de nous l'avoir fait partager.

Anais a dit…

Bonjour :)

Je suis étudiante en logopédie (orthophonie) en Belgique, je suis actuellement en 3ème année de bachelier à l'université. Je suis de tout coeur avec toi dans tes études et pour ta future carrière professionnelle. Tu as fait de ta faiblesse une force et cela va t'apporter énormément dans ton futur métier! Courage pour la suite et bonne continuation!

Véronique a dit…

Superbe histoire. Avec sa connaissance du bégaiement, elle va être une excellente thérapeute. Je voudrais bien rencontrer Sonia à Bruxelles. Son parcours pourrait bien motiver nos patients un peu "passifs" comme elle dit si bien. Bcp subissent trop leur traitement et il n'est pas toujours facile de les sensibiliser au "pouvoir" qu'ils pourraient avoir sur leur bégaiement. L'APB Belgique se fera un plaisir de la recevoir ;-)
Laurent, donne-lui mon adresse mail et dis-lui que nous sommes très sympas à Bruxelles ;)

Véronique

Sonia Bouifraden a dit…

Merci Laura Sarah et Anais pour vos encouragements ! Cela me fait plaisir d'avoir été lue ! Bonne continuation à vous aussi !!

Véronique, merci pour votre commentaire, je vous contacterai par mail pour que nous puissions nous rencontrer! A très bientôt !

Vincent a dit…

Salut,

Bravo pour ton parcours et j'espère pouvoir faire aussi bien que toi.
je suis bègue et depuis plus d'un ans je voit une orthophoniste, mon bégaiement est de moins en moins présent mais c'est encore une gène énorme.
De plus, j'essaye de faire comme toi d'éviter qu'il m'évite de faire se que j'aime, du coup je continue a faire se que j'aime, le sauvetage côtier c'est sur que j'ai plus de mal que les autres pour être secouriste mais c'est vraiment un défit pour moi de pouvoir parler lucidement pendant les interventions et même si je n'y arrive pas je suis toujours fière de mon parcoure et de pouvoir être sauveteur même avec mon "problème".

C'est sur que de temps en temps j'ai envie de tous lâcher, lorsqu'on veux dire quelque chose et que sa ne sort pas c'est vraiment frustrant, mais heureusement grâce a mon orthophoniste j'arrive maintenant a dire se que je veux (Avec peut être des blocages plus ou moins long) mon bégaiement ne dirige plus ma vie et j'en suis fière !


Vincent, 17 ans.

Désolé de mon messages un peu brouillon et des quelques fautes de français.

Laurent a dit…

Merci pour ton témoignage Vincent et félicitations ! Voilà une passion utile ! A 17 ans, tu fais déjà preuve d'une belle maturité : nul doute que la peur du bégaiement va bientôt se dissoudre complètement pour toi, au fur et à mesure de tes avancées. Merci encore.
Laurent

Sonia Bouifraden a dit…

Salut Vincent !
Tu es plein de courage d'après ce que je lis ! Continue à te battre et à faire ce que tu aimes, ça en vaut la peine ! :)

leeladhar a dit…

magnifique témoignage! très touchant et je suis sur encourageant pour beaucoup!

Anonyme a dit…

C'est bizarre , mais j'ai exactement la même histoire . Pareil parcours mais moi je n'ai pas terminé mon parcours car j'ai que 14 ans . Tu ma vraiment aidé tu peux pas le croire !

Anonyme a dit…

Merci pour ce témoignage si plaisant pour le moral.

Cependant je trouve que tu n'expliques pas assez comment tu a fait pour que ton bégaiement ne s'entende plus si ce n'est d'appliquer les conseils de ton ortophoniste. En te lisant on dirait presque que c'est une formalité. Alors pour moi, bègue, qui rêve de "vaincre" son bégaiement je trouve cela frustrant qu'une telle référence comme toi ne nous donne pas une ou deux visses pour, pourquoi pas, nous donner peut-être l'espoir d'accomplir nos rêves comme tu l'a si bien réussis.

Sonia Bouifraden a dit…

Salut Anonyme,

Effectivement, j'aurais pu détailler les techniques concrètes et pratiques qui m'ont aidée ; si tu le souhaites, nous pouvons entrer en contact et en discuter !
:)

Anonyme a dit…

Cela montre que devenir orthophoniste (ou logopède) tout en étant bègue n'est plus une utopie. J'en suis également la preuve vivante, mais beaucoup n'osent pas l'afficher, car tout le monde sait cette dysfluence a dû être, au moins en partie, dissimulée durant les études. C'est à la fois dommage et révoltant de vivre cela comme un tabou moyenâgeux dans la France du 21ème siècle !

Ash ANTI a dit…

Bonjour,
Je souffre également de bégaiement. J'aimerais entrer en contact avec vous pour connaitre les techniques qui vous ont permis d'atténuer le vôtre. J'aimerai aussi conna^tre des techniques pour pouvoir diminuer mon anxiété. J'appréhende énormément de prendre la parole. :-(

Laurent a dit…

Bonjour Ash Anti,

En parcourant le blog, tu trouveras des idées et des techniques. Je te conseille aussi d'aller dans la section téléchargement où tu trouveras des livres qui pourront t'aider. Tu peux aussi te tourner vers une orthophoniste spécialisée en bégaiement. Pour en trouver une dans ta région, tu peux aller sur le site de l'asso Parole Bégaiement www.begaiement.org.
Bienvenue à bord dans ce passionnant voyage vers la fluidité !
Laurent

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