17 août 2009

Comment bégayez-vous ? Comprendre vos blocages.

Durant longtemps, j’ai assimilé mon bégaiement à un être mystérieux, un animal parasite qui prenait le contrôle de ma parole et bloquait mes mots. Je n’avais aucune prise sur cet « alien », doué d’une vie propre et que je ne pouvais expulser, un monstre qui s’éveillait ou restait endormi sans que j’y puisse quoi que ce soit. Et puis un jour, je suis tombé sur cette phrase d’un certain Dr Johnson,"Stuttering is not something that happens to me. It is something that I do", c’est à dire “Le bégaiement ce n'est pas quelque chose qui m'arrive, c'est quelque chose que je fais.» Cette formulation toute simple ne faisait qu’énoncer une vérité : celui qui presse ses lèvres comme un malade, coupe la sortie d’air de son larynx, contracte ses abdominaux… c’est moi ! Pas un petit lutin ou une créature extra-terrestre qui aurait pris le contrôle de mon corps. Et si je bégaie parfois, ce n’est pas parce que je ne sais pas parler : je le fais très bien en certaines occasions. C’est juste qu’en d’autres occasions, je perds les pédales et place ou utilise de manière inappropriée mes lèvres, ma langue, mon diaphragme produisant alors un blocage ou une répétition.

Prendre conscience de cela est primordial. Pourquoi ? Parce que lorsque vous aurez identifié la manière dont vous produisez vos blocages, vous pourrez utiliser des techniques de corrections de ces blocages. Vous pourrez en quelque sorte vous « reprogrammer » pour remplacer ces comportements inappropriés par d’autres plus efficaces. Si vous ne passez pas par cette étape, il est vain de suivre des thérapies pour apprendre à parler différemment, que ce soit en comptant sur vos doigts, en respirant différemment, en chantonnant comme les demoiselles de Rochefort ou en modifiant votre débit verbal. En effet, dès que vous serez dans une situation de stress excessif, votre réflexe acquis depuis des années, celui qui empêche si efficacement vos mots de sortir, sera plus fort que tout et prendra le pouvoir. Un travail psychologique peut vous aider à maîtriser ces réactions devenues instinctives mais, en attendant, vous pouvez apprendre à mieux les comprendre pour mieux les corriger. Il faut donc que vous essayez d’identifier ce que vous faites de travers lorsque vous bégayez.

Van Riper, bègue sévère devenu orthophoniste et pionnier des thérapies modernes du bégaiement, l’exprimait ainsi : « Le bègue doit apprendre à savoir ce qu’il fait lorsqu’il est confronté à un mot redouté ou à une situation stressante ».

Cette nécessité d’analyser son bégaiement et ses blocages est très bien expliquée dans l’ouvrage de Malcolm Fraser (Self therapy for the stutterer). Pour comprendre comment procéder, je vais vous livrer un résumé du chapitre consacré à ce thème.

Fraser prend un exemple concret : prononcer le prénom Pierre. Admettons que vous ayez des problèmes pour sortir le « P » et enchaîner sur le son suivant. Le son « P » est une labiale explosive. Ce type de son est produit en fermant vos lèvres (d'où le « labiale ») et en créant une petite pression d'air que vous relâchez soudainement en ouvrant vos lèvres ( c'est l'explosion du « P »). Allez-y, faites le test... Ca y est ? Bon. Maintenant, mettez-vous devant un miroir et bégayez ou bloquez comme un malade sur le P en mettant un maximum de tension. Refaites le ensuite plus lentement en essayant de bien comprendre comment vous produisez ce blocage. Que font vos lèvres, votre mâchoire, vos abdominaux ? Vous avez sans doute décelé une tension importante. Où était-elle localisée ?
Peut-être que vos lèvres et vos mâchoires tremblaient, répétant en mitraillette le « P »?
Peut-être que vous pressiez vos lèvres si fort que vous ne pouviez pas les séparer pour laisser l'air passer et provoquer l'explosion ?

Maintenant, faites un joli sourire à votre miroir et dites le son « P » très lentement et tranquillement sans bégayer. Sentez la différence.

Admettons que votre blocage venait d'une trop grande tension sur vos lèvres qui refusaient de se séparer et de libérer l'air. Que pourriez-vous faire pour changer cette habitude ? Bon, je vous rassure, la réponse est simple, pas besoin de vous creuser la tête. Vous devez tout simplement faire l'inverse. En l'occurence, réduire la tension. Pour cela, vous allez relâcher vos lèvres et les rapprocher ensuite très légèrement, avec très peu de tension pour produire une légère pression et l'explosion du son « P ». Ca s'appelle un « contact léger » ou « en douceur», un peu comme si vouliez déposer un baiser très doux sur la joue d'un enfant endormi (elle est pas jolie ma comparaison?). Pour produire un « light contact », vous devez contrôler les muscles de vos lèvres pour que celles-ci se touchent à peine, en laissant l'air passer librement entre elles. Concentrez vous sur la sensation du mouvement que font vos lèvres en se rapprochant puis en s'écartant pour sortir le P et aller vers le son suivant.

Le P, n'est qu'un exemple. Vous pouvez essayer avec les autres sons qui vous posent problème. Le son « B », par exemple est très proche du P. Le but est de prendre conscience que vous pouvez sortir ces sons de manière très cool sans forcer. Vous verrez que pour la plupart des sons, les corrections à apporter sont assez faciles. Vous allez vous rendre compte qu'il est possible de « sortir » un son redouté sans forcer comme un malade, sans utiliser des mots parasites, sans raclements de gorge ou je ne sais quoi encore. Plus vous ferez cette analyse et plus vous prendrez conscience que vous pouvez vous sortir d'un bégaiement sans vous débattre comme un singe dans un filet. Lorsque vous aurez décortiqué vos blocages pour détecter vos erreurs ou mouvements parasites, vous serez mûr pour assimiler des techniques d'élimination de ces blocages. Je les aborderai dans d'autres posts.

Rappelez-vous, le bégaiement est ce que vous faites. Or vous pouvez changer ce que vous faites.

Le livre de Malcom Fraser est disponible en téléchargement gratuit ici (version anglaise).

12 commentaires:

Olivier a dit…

Merci Laurent pour ces nouveaux conseils qui seront utiles au plus de personnes possibles, je l'espère.

Vu de ma fenêtre (de ma clinique de l'Iceberg) ;-) j'ai une perception différente qui n'engage que moi.
J'avais commencé à lire ce Dr Johnson, jusqu'à ce que je tombe précisément sur cette phrase. Or, elle peut être perçue de façon différente, et moi, Olivier, en 2009, je ne suis pas d'accord avec, parce qu'elle peut prêter à confusion. D'une part, elle peut induire la culpabilité (donc elle doit être mise à tout prix dans un contexte spécial) et d'autre part presque toutes les découvertes récentes vont à l'encontre de ce raisonnement -toujours SI on prend la phrase à part.
Elle peut inciter aussi à penser que le bégaiement est 'virtuel', c'est-à-dire qu'il n'a de réalité que dans l'esprit de la personne bègue, ce qui est d'une part donc, scientifiquement faux, et d'autre part peut mettre la personne bègue sur la mauvaise voie quand au comportement et croyances à adopter : je sais que lorsqu'on me disait cela étant petit, ça faisait peser sur moi une très lourde charge, qui ne faisait qu'empirer mon état.

De mon point de vue donc, communiquer sur le bégaiement est très difficile : d'un côté, la science tend à prouver que le bégaiement est une réalité physique, avec prédispositions génétiques et caractéristiques, de l'autre, il faut bien faire comprendre aux gens que ce n'est pas irréversible, que l'on peut s'en défaire...et les grands médias ne font rien pour arranger cela, en proposant des modèles de pensées "amalgames" au public, donc aux parents et aux proches des personnes bègues.

C'était juste ma réflexion pour cette phrase. Avis aux lecteurs : au quotidien, écoutez les conseils de Laurent plutôt que mes interminables réflexions ;-))

Laurent L. a dit…

Merci pour ton commentaire et le débat que tu ouvres, Olivier. Pour être franc, je me doutais que cette phrase te ferait réagir :-)
C'est vrai qu'elle peut avoir un côté culpabilisant si on la prend dans le sens : "c'est ma faute si je bégaie". Mais j'en ai une vision plus optimiste et rassurante : "je peux maîtriser mon bégaiement, ce n'est pas quelque chose qui me dépasse ou m'échappe et je peux avoir prise sur lui". Par ailleurs, s'il y a effectivement sûrement des prédispositions neurologiques au départ, il y a aussi ensuite une part importante de bégaiement "appris". C'est celui-ci que l'on peut corriger.
Laurent

Olivier a dit…

Exactement.

Marie-Claude Monfrais-Pfauwadel a dit…

Personnellement, je traduis par "quelque chose que je produis" (something I do). Le corps peut produire du mouvement sans que cela passe par le contrôle de la volonté DONC de la conscience. Nombre d'actes du corps sont produits et régulés à un niveau sub-conscient. C'est exactement ce à quoi servent les noyaux gris centraux, noyaux qui sécrètent la dopamine.

Wendell Johnson était un grand professeur d'Orthophonie des années 40 et 50, à Iowa City, atteint d'un bégaiement persistant assez sévère. Il a laissé quelques idées fortes qui ont longtemps plombé les prises en charge reéducatives du bégaiement, comme celle, terriblement pernicieuse, que le bégaiement n'existait que parce qu'il y avait un mot pour le dire (donc ne pas prononcer le mot de bégaiement devant les petits enfants....).

Laurent L. a dit…

Même si le corps peut produire du mouvement sans que cela passe par la volonté, est-ce qu'il n'est pas possible cependant d'en prendre conscience ? Dans le cas du bégaiement, des réactions apparemment "automatiques" ou "involontaires" peuvent, je le pense, être détectées, analysées et reprogrammées.
Quant à Wendell Johnson, c'est en effet une personnalité controversée, cf l'article d'Olivier sur The Monster Study. Je ne connais pas cependant dans le détail son oeuvre mais il y a sûrement quand même deux ou trois choses intéressantes...

Marie-Claude a dit…

Oui, on peut analyser ce que l'on fait - mais du coup on repasse par la conscience, donc par le cortex - un relais neuronal de plus au moins.

Il y a donc deux sortes de mouvements : les mouvements lents qui sont ceux de l'apprentissage et/ou de la précaution et les mouvements rapides, qui sont les mouvements appris - qui peuvent alors être managés en tâche de fond par les noyaux gris centraux.

Quand on apprend à prononcer une nouvelle langue, on est dans le mouvement lent et conscient - donc cela ne sonne pas très "naturel" (cela me rappelle une chanson de Mary Poppins , avec le mot "supercalifragilisticextralidocious..).
Plus on parle la langue, plus les mouvements peuvent être rapides et enchainés et donc...fluides.
C'est tout le problème des techniques de modification de la fluence : il faut que cela sonne naturel. Cela devient d'ailleurs de plus en plus un des critères d'éfficacité dans les rééducations motrices de la parole (il n'y a pas que le bégaiement qui engendre des troubles de la fluence ).

Sur le contrôle de la parole, c'est Zimmermann qui a publié dans les années 80 les meilleurs articles (et schémas) dans Journal of Speech and Hearing Research.

Je peux vous trouver les schémas, mais je ne sais pas si je peux les poster_ peut être par mail privé, si vous m'envoyez vos coordonnées.

Quant à Wendell Johnson, il y aurait à écrire des bouquins sur lui. Il y a eu plein de publications dans Journal of Fluency Disorders, en particuliers sur l'histoire des Indiens qui ne soit-disant bégayaient pas parce qu'il n'y avait pas de mot pour le dire dans leur langue.

MC Monfrais-Pfauwadel

Laurent L. a dit…

Bonjour Marie-Claude,

Je suis en effet intéressé. Vous trouverez mon mail dans mon profil (colonne de droite en bas).
Si cela vous intéresse, je vous mets aussi un lien vers un article intéressant qui explique et vulgarise bien la différence entre les mouvements réalisés en "closed loop motor control" et en "open-loop motor control".
Ci-dessous, la traduction que j'ai faite de la fin de l'article :
"La thérapie anti-bégaiement suit le même chemin. Un orthophoniste peut en quelques minutes vous montrer des techniques pour être plus fluide – respiration abdominale et relâchée, relaxation des cordes vocales (démarrage en douceur), relaxation des muscles phonatoires (lèvres, mâchoires et langue).
Vous apprendre à les exécuter prendra quelques heures. Vous pouvez ainsi parler de manière fluide dans son cabinet, lorsque vous vous concentrez sur chaque technique. Presque tout le monde passe avec succès ces étapes cognitives et associatives.
Ensuite, vous devez pratiquer ces techniques des milliers d’heures pour les rendre automatiques et sans effort, dans des situations de fort stress. Beaucoup de bègues échouent à ce stade de l’autonomie. Ils échouent parce que les thérapeutes ne les y préparent pas bien. Les professionnels appellent cela le transfert. Peut-être, votre orthophoniste va-t-il vous emmener au centre commercial durant quelques heures. Mais le stade de l’autonomie requiert des milliers d’heures de conversations, incluant des situations à haut stress. Or, les bègues évitent habituellement ce genre de situations. Vous allez trouver que les techniques apprises dans des situations peu stressantes lors de votre stage ou dans le cabinet de votre orthophoniste ne fonctionnent pas dans des situations de fort stress. Vos progrès s’arrêtent et vous commencez régresser. Vous revenez à vos anciennes habitudes et évitements. Votre bégaiement revient."

Dav. a dit…

Je suis bègue, les cours de langue n 'était donc pas mon fort (loin de là) alors svp est ce que BoMalcolm Fraser (Self therapy for the stutterer) existe en français?
Je crois malheureusement que non, je ne l'ai pas trouvé sur les célèbres sites de vente français...

Laurent L. a dit…

Bonjour Dav,
Tu peux le commander en français sur le site de l'Association des Bègues du Canada pour 17$ ("auto-therapie de la personne qui bégaie". Je ne sais pas s'ils livrent sur la France. Je te mets le lien (c'est vers le milieu de la page). ICI
Sinon tu peux revenir de temps en temps sur mon blog, j'y mettrai sûrement bientôt d'autres résumés...

cléo a dit…

Ok pour le relachement de la tension musculaire des lèvres! et si ce sont les abdaux qui se contractent involontairement! comment faire???????????? on sourit quand meme!

merci de te donner tant de mal pour tes semblables!

Laurent L. a dit…

Bonne question , Cleo ! La contraction des abdominaux est assez courante. Il faut là aussi savoir s'en rendre compte et tu l'as déjà fait (ça peut paraître bête mais ce n'est pas si évident, tant le bégaiement peut nous enlever tout raisonnement et nous rendre incapable de recul). Tu peux t'exercer à les contracter volontairement et à les relâcher progressivement. L'idée est de pouvoir maîtriser ce relâchement pour pouvoir aussi le reproduire en cas de blocage. Tu peux aussi aller faire un tour du côté du mécanisme Vasalva, ICI

Anonyme a dit…

Cela a vraiment résolu mon problème, je vous remercie!

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